La Favorite de Donizetti en version de concert à l'Opéra de Monte-Carlo

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Jusque récemment encore, La Favorite de Gaetano Donizetti – présentée à l'Académie Royal de Musique en 1840 après les succès parisiens des Martyrs, de La Fille du régiment et de Lucie de Lammermoor n'a connu une belle carrière que dans la traduction italienne de Francesco Jannetti (1841). Après le Théâtre des Champs-Elysées l'année dernière, et avant le Capitole de Toulouse l'an prochain, c'est la version originale (française) de l'ouvrage que propose - pour deux soirées, mais en simple version de concert -, l'Opéra de Monte-Carlo (les parisiens auront droit à une séance de rattrapage, au TCE, le mercredi 18 décembre).

Donner La Favorite en français dans son intégralité (ou presque, le long ballet ayant été ce soir écarté...), et d'après le manuscrit original de Royer et Vayez, n'est pas une coquetterie mais une nécessité musicologique. Surtout lorsqu'on réalise que les modifications apportées par la version italienne ont non seulement alourdi le propos, mais encore trahi la beauté de la partition. Car Donizetti n'est pas un compositeur italien qui a écrit des opéras en français mais un musicien qui, en choisissant de mettre en musique des livrets pour notre capitale, avait étudié au préalable l'exacte intonation du mot français, la prosodie, l'articulation du phrasé, et surtout le goût de ce pays qui l'accueillit à bras ouverts, jusqu'à lui offrir la nationalité française.

La Favorite offre également un rôle en or aux mezzos-sopranos, que le mélodrame du XIXe siècle a toujours placé derrière les sopranos. Lorsque le compositeur dut transformer la tessiture de Léonore - écrite dans un premier temps à l'intention de sa Lucie parisienne – pour servir la voix grave et sonore dans le médium de la redoutable Rosine Stolz, il ne se doutait pas qu'il créait en quelque sorte le grand mezzo dramatique d'Amneris ou d'Eboli, qui se distingue essentiellement par la fougue de l'expression et l'ardeur de l'accent.

Suite au retrait de Daniela Barcellona, c'est Béatrice Uria-Monzon (BUM pour les aficionados) qui chante le rôle de Léonor. Pour parler franc, nous redoutions un peu cette substitution après sa piètre prestation dans La Vestale de Spontini en octobre dernier au Théâtre des Champs-Elysées. Reconnaissons cependant que la mezzo française fait des efforts de diction ce soir, et maîtrise bien mieux son émission que lors du concert parisien, sans rendre encore parfaitement honneur à la grande déclamation lyrique - propre à l'école française, et héritée de la tragédie classique - que requiert ce rôle. Elle accuse par ailleurs une évidente méforme en seconde partie de soirée (une allergie ?), la chanteuse étant prise de quintes de toux répétées, à tel point que nous avons redouté un moment qu'elle ne déclare forfait... Du coup, son grand air du III, « O mon Fernand », est délivré de manière bien prudente, avec des notes graves faibles dans les traits rapides, ce qui lui a enlevé une grand part de son impact dramatique.

De son côté, le baryton canadien Jean-François Lapointe confère à Alphonse un chant empli d'ardeur et de virilité ; il offre au public un des plus beaux moments de la soirée quand il entonne l'air « Léonore, viens », qu'il vocalise avec autant de maestria que d'éclat. Le superbe Nicolas Cavallier s'impose facilement dans le rôle de Balthazar, tant il impressionne par le volume sonore, le mordant du timbre, et la richesse du registre grave. La russe Julia Novikova témoigne d'une belle agilité vocale dans la partie d'Inès, et gratifie l'auditoire de son soprano rond et fruité. Quant au ténor belge Alain Gabriel (Don Gaspard), il est loin de se trouver réduit aux limites d'un comprimario, compte tenu d'une voix naturelle superbement émise.

Mais c'est évidemment au ténor péruvien Juan Diego Florez, qui chante là son premier Fernand, que revient le privilège d'abattre des cartes maîtresses, et de devenir le point de mire de cette soirée monégasque. Outre une palette vocale très diversifiée, héritée d'un timbre hors du commun, Florez ne peut qu'envoûter le public avec son phrasé élégant, ainsi que son sens de la dynamique, des couleurs et des nuances propres au bel canto. Il traduit brillamment - grâce à des contre-Ut faciles, beaux, sonores et longuement tenus - l'arrogance de l'accent et l'insolence péremptoire qui étaient celles de Gilbert Duprez, le célèbre créateur du rôle. Il a tout simplement fait délirer la salle après son grand air « Un ange, une femme inconnue ».

Quant à l'approche musicale du chef québecois Jacques Lacombe, à la tête des forces monégasques, elle s'avère explosive : il souligne avec ardeur les interventions des cuivres, et accentue avec un mélange de fièvre et de véhémence la nervosité des airs et des ensembles, au lieu de privilégier les couleurs rêveuses et nocturnes. Sa lecture du chef d'œuvre de Donizetti n'en participe pas moins à la réussite de la soirée.

Emmanuel Andrieu

La Favorite de Gaetano Donizettti à l'Opéra de Monte-CarloLes 12 & 15 décembre 2013 (le 18 à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées)

Crédit photographique © Alain Hanel

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