Adèle Charvet : « Sur le plan financier, le bilan sera lourd ! »

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Nominée dans la catégorie Révélation lyrique de l’année aux dernières Victoires de la musique classique, la jeune mezzo française Adèle Charvet est l’un des talents les plus prometteurs parmi la nouvelle génération. Nous l’avions découverte à l’occasion d’Il Pirata de Bellini à Bordeaux (rôle d’Adèle), avant de l’entendre dans Benvenuto Cellini (rôle d’Ascanio) à Versailles, et plus récemment dans ce qui a constitué pour nous les deux derniers spectacles auxquels nous ayons assistés : un Gala lyrique exceptionnel et Roméo & Juliette de Gounod (rôle de Stéphano), tous les deux donnés au Grand-Théâtre de Bordeaux les 11 & 12 mars derniers. Après Thomas Bettinger (également présent sur ces deux concerts), nous avons contacté la jeune cantatrice pour qu’elle nous parle de sa formation, de ses projets, mais aussi pour qu’elle nous fasse part des ses impressions vis-à-vis de la crise sanitaire qui impacte si gravement le monde du spectacle.   

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Opera-Online : D’où vous est venu le goût de la musique et du chant ?

Adèle Charvet : Je n’ai pas de souvenir de moi, enfant, ne chantant pas ! D’après mes parents, je chantais avant même de savoir parler correctement : nous habitions aux États-Unis, et je me débattais un peu avec le bilinguisme. Mes premiers souvenirs de vie de famille sont musicaux : nous chantions tout le temps à la maison, avec ma sœur et mon père au piano. Nous chantions aussi bien le « Bist du bei mir » du petit livre d’Anna Magdalena Bach que des chansons des Beatles ou Supertramp. Très vite, chanter est devenu, plus que les mots, mon moyen d’expression privilégié, une nécessité ! Ce n’était pas conscient à l’époque, mais je ressentais une telle plénitude, un tel épanouissement physique dans l’acte de chanter, qu’il ne m’a jamais été possible d’apprendre sérieusement et laborieusement d’un instrument, tant j’associais la pratique musicale au plaisir !
J’ai eu la chance d’avoir une enfance choyée, où tout a été mis en place par ma famille pour m’encourager dans cette voie qui, au fond, s’imposait à moi. D’abord, sur le plan de la sensibilité, qui s’est construite non pas aux concerts ou à l’opéra, mais plutôt au fil des disques que m’offrait ma grand-mère : Didon et Enée de Purcell, Les Nuits d’Été de Berlioz chantées par Jessye Norman, mes premiers disques de Schubert par Dietrich Fischer-Dieskau, puis, mes cassettes vidéos favorites : La Flûte Enchantée de Bergman et la Carmen de Rosi.
Puis, sur le plan de l’éducation j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence à chanter en chœur, toujours encouragée par ma famille, mais jamais forcée, d’abord à la chorale de Claire Marchand qui est à l’origine de fait mon éveil musical, puis à la Maîtrise de Radio France, et enfin, je suis rentrée au Jeune Chœur de Paris. Cette pratique du chœur a sculpté mon oreille, et conditionné mon amour pour la musique de chambre, et une certaine intimité dans la pratique musicale. Mon intérêt pour l’opéra n’a germé que bien plus tard, quand j’ai commencé à sérieusement travailler ma technique vocale.

Après avoir été Lauréate du Concours International Lili Boulanger en 2015, vous avez été nommée parmi les Révélations lyriques aux dernières Victoires de la Musique. Quelles retentissement ce genre de concours et récompenses peuvent-ils avoir sur une carrière ?

Chaque carrière est unique ! Certains chanteurs sont des bêtes à concours, ce à quoi je ne m’identifie pas du tout car je vis mal la charge nerveuse que représentent les concours… D’autres font de magnifiques carrières sans jamais en faire. Ce qui est certain, c’est que les concours ne sont pas une fin en soi mais une passerelle, un tremplin ! Sur un plan purement pragmatique, c’est un gain de temps et d’argent considérables car nous avons la possibilité de chanter pour un jury de directeurs de théâtres souvent venus du monde entier. Cela permet de faire une audition dans un seul et même lieu, au lieu de dix différentes ! Tous les concours n’ont pas le même rayonnement, mais ceux que j’ai faits m’ont permis de me lancer, et je pense notamment à L’IVC Competition, aux Pays-Bas, que nous avons gagné avec mon partenaire de récital, Florian Caroubi. Alors que j’étais encore étudiante, une vingtaine de récitals aux Pays-Bas ont découlé de cette victoire alors que nous débutions à peine !
Être nommée dans la catégorie Révélations lyriques aux Victoires fut un honneur pour moi, et m’a permis un rayonnement sans précédent. Si cela peut contribuer à me donner du travail, j’en suis ravie…

Vous vous êtes aussi fait remarquée en remplaçant un collègue défaillant au pied levé lors de l’entracte d’un Messie à l’Auditorium de Radio-France...

Ce buzz a été tellement retentissant, bien plus que tous les concours que j’ai pu faire ! Mais j’en ai finalement un peu souffert car à mesure que l’événement prenait de l’ampleur, mon sentiment d’imposture grandissait aussi : j’ai dû révéler au monde que je n’avais jamais ouvert la partition du Messie ! (rires) Il a fallu aussi que j’explique des dizaines de fois que les remplacements au pied levé étaient monnaie courante dans ce métier. La particularité de ce remplacement est que je déchiffrais la partition, et que le concert était enregistré par la radio. Je ne veux pas faire de fausse modestie, car j’étais assez fière de moi, mais je ne me serais pas lancée si je ne m’étais pas sentie capable de le faire ! Ce qui m’a émerveillée, en revanche, c’est le rayonnement complément fou de cette histoire, qui a fait le tour du monde. Si cela peut donner un beau coup de projecteur sur notre métier, alors j’en suis heureuse !

Vous avez sorti il y a peu votre premier album, intitulé « Long time ago ». Pouvez-vous nous en parler ?

Long Time Ago est un disque de mélodies américaines et anglaises, enregistré avec la fantastique pianiste Susan Manoff. C’est autour de l’anglais que nous nous somme retrouvées, chacune cherchant la partenaire idéale pour ce répertoire. Nous avons imaginé le programme comme une rose des vents, où nous traversons les différents âges de la vie au gré des points cardinaux, et sur laquelle nous faisons cohabiter des ambiances et des styles très variés, de la folk song à la chanson de cabaret ! Nous avions à cœur que le programme soit saisissant, vivant, comme un concert en somme, et ce jusque dans la prise de son. Ayant commencé ma jeune carrière en me spécialisant dans le récital, c’était pour moi une évidence de proposer un premier disque de Mélodies. Je suis extrêmement reconnaissante envers mon label Alpha Classics, qui nous a laissé une liberté artistique totale dans la conception de ce projet qui était tout de même un vrai pari !

Quand on regarde vos plannings des anciennes saisons, on remarque que l’Opéra de Bordeaux y tient une place particulière…

En effet, Bordeaux est ma maison « de cœur » et je mesure bien mon privilège ! J’ai eu la chance d’auditionner à la sortie du conservatoire pour Marc Minkowski, et son directeur de casting Julien Benhamou. Depuis, je chante à Bordeaux chaque année :  il y a eu d’abord Adele dans Il Pirata de Bellini, puis Javotte dans Manon de Massenet, ma première Rosina (NDLR : du Barbier de Séville), Stéphano dans Roméo et Juliette, et enfin, l’année prochaine, ma première Carmen ! Je ne les remercierai jamais assez de m’offrir le cadeau de débuter dans des rôles qui me sont chers, et qui me stimulent !

On vous y a entendue dans ce fameux Roméo et Juliette de Gounod le mois dernier. Comment s’est passé cette production pour vous ?

J’ai adoré cette production tant sur le plan artistique qu’humain. L’art vocal était réellement à son plus haut sommet, avec Pene Pati en Roméo et Nadine Sierra en Juliette, et l’Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine a fait des miracles en fosse, sous la direction de Paul Daniel. Je chantais le rôle du page Stéphano, rôle concis, mais sans qui il ne se passerait pas le drame que nous connaissons...

Nous avons assisté à la représentation qui a eu lieu la veille de la fermeture de tous les théâtres français. Comment avez-vous vécu cette annonce, et à quels projets êtes-vous contrainte de renoncer en raison de l’épidémie de Covid-19 ?

Nous n’avons pas pu jouer la dernière représentation. Pour moi ensuite, les mois de mars et d’avril devaient être consacrés aux concerts et récitals : sept concerts avec la merveilleuse équipe du festival de la Brèche, deux concerts au festival de Pâques de Deauville, une Deuxième symphonie de Mahler en Arménie. Et je devais commencer les répétitions pour Rigoletto (NDLR : rôle de La Contessa Ceprano) à l’Opéra de Paris, que nous devions par la suite donner treize fois... Les dates d’été commencent également à s’annuler les unes après les autres... J’essaye de ne pas céder à l’abattement, même si je trépigne de remonter sur scène, et que forcément sur le plan financier...le bilan sera lourd ! J’avoue être tout de même plus préoccupée par la santé de mes proches pour le moment…

Vous êtes parmi les nombreux signataires de la fameuse Lettre ouverte du Collectif des Chanteurs Lyriques de France : c’était important pour vous ? Qu’en attendez- vous ?

La Lettre ouverte du collectif des chanteurs lyrique de France a été publiée quelques jours seulement après la fermeture des théâtres, bien avant les annonces du gouvernement, et surtout après que certains artistes aient été renvoyés chez eux de façon brutale, tant sur le fond que sur la forme, sans savoir comment faire valoir leurs droits... Elle avait pour but de faire réagir sur les répercutions dramatiques de cette crise sanitaire sur notre métier. Au moment de la publication, la pluralité de réponses des employeurs quant aux ruptures de contrats et à la rémunération des artistes était inquiétante. Je me réjouis que les discussions autour de la rédaction de cette lettre aient permis aux chanteurs lyriques - de réputation solitaire - de se rassembler et de s’entraider. Depuis, d’autres Lettres ouvertes ont vu le jour, comme celle de Ludovic Tézier par exemple, ou encore celle de la FEVIS, très bien faite. A leur suite, le gouvernement a annoncé le déblocage de 22 millions d’euros d’aide au secteur culturel, ce qui est un premier pas... En réalité, tous les métiers du spectacle vivant sont précarisés, et nous sommes tous dans le même bateau : chanteurs, instrumentistes, danseurs, ensembles, techniciens etc.

De manière plus joyeuse, de quels rôles rêvez-vous ?

Dans un futur proche, je rêve des grands rôles mozartiens qui sont tous parfaits pour ma voix, mais que je n’ai encore jamais chantés sur scène : Cherubino, Dorabella, Sesto... Pour ce qui est des rôles de maturité, je rêve de Médée de Charpentier, Phèdre dans Hippolyte et Aricie de Rameau, Charlotte dans Werther, ou encore Octavian dans Le Chevalier à la Rose... mais ce n’est pas pour tout de suite ! (rires) Pour l’instant, je rêve surtout au déconfinement, et au retour au travail…

Comment votre prochaine saison se présente-t-elle malgré tout ?

Si - croisons les doigts… - tout est maintenu, je devrais faire une saison intégralement française, ce qui me ravit : Mercédès dans Carmen à l’Opéra de Paris, Mélisande à Rouen, Sélysette dans Ariane et Barbe Bleue de Dukas, Siébel dans Faust, et enfin, ma première Carmen à Bordeaux. La saison est évidemment parsemée de concerts et de récitals, un format que je chéris par-dessus tout… et qui m’est vital !

Interview réalisée en avril 2020 par Emmanuel Andrieu

 

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