2021-2022 : la centième saison étincelante du Teatro Real

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Un récent voyage à Madrid pour une nouvelle production de Peter Grimes nous a confirmé l’insolente santé artistique du Teatro Real, qui vient d’être sacré d’un Opera Award de la meilleure institution lyrique. La maison présente son opulente programmation 2021-2022, incorporant titres inusables et artisanat opératique, du Canada à la Russie, le tout ancré au XXIe siècle. Les très nombreux levers de rideau feront comme d’habitude se succéder plusieurs distributions de stars internationales et de révélations moins connues qui ne sauraient tarder de l’être. Si le Teatro Real est déjà centenaire depuis quelque temps – son ouverture date de 1850 –, la période entre 1925 et 1997 n’a pas été dévolue à opéra, en raison de travaux ou d’utilisation comme salle annexe du Conservatoire. C’est donc l’occasion de couper le ruban de la centième saison !

L’ouverture de saison sera prestigieuse ou ne sera pas, avec d’une part un récital de Juan Diego Flórez, et d'autre part d’Anna Netrebko, Yusif Eyvazov et Elchin Azizov (dans Tchaïkovski) – et Lise Davidsen, Lisette Oropesa et Bejun Mehta auront aussi leur gala dédié. Le Théâtre proposera une soirée réservée aux moins de 35 ans en inauguration des 15 représentations de La Cenerentola, imaginée par Stefan Herheim. Cette coproduction du Norske Opera (Oslo) et de l’Opéra de Lyon – découverte sur les bords du Rhône – émerveillera les yeux et les oreilles grâce à une double distribution de prestige, sous la baguette de Riccardo Frizza : Karine Deshayes / Aigul Akhmetshina (Angelina), Dmitry Korchak / Michele Angelini (Don Ramiro), Renato Girolami / Nicola Alaimo (Don Magnifico), Florian Sempey / Borja Quiza (Dandini), et Roberto Tagliavini / Riccardo Fassi (Alidoro).

Le tandem Pablo Heras-Casado (fosse) / Robert Carsen (mise en scène) mettra un point final à la Tétralogie de la maison avec Le Crépuscule des dieux, entouré de chanteurs rompus au répertoire wagnérien : Andreas Schager / Vincent Wolfsteiner, Lauri Vasar, Stephen Milling, Ricarda Merbeth et Amanda Majeski.

Premier opéra de Verdi représenté à Madrid, Nabucco revient en juillet 2022, après avoir été privé de l’affiche du Real pendant plus d’un siècle et demi. Si c’est l’indigente lecture d’Andreas Homoki (Opernhaus Zürich) qui a été sélectionnée, les voix n’appellent aucun débat : le Mongol Amartuvshin Enkhbat, le Roumain George Petean et l’Espagnol Luis Cansino incarneront tour à tour le rôle-titre, aux côtés d’Anna Pirozzi / Saioa Hernández / Oksana Dyka (Abigaille), Piero Pretti / Eduardo Aladrén (Ismaele), Dmitry Belosselskiy / Roberto Tagliavini / Alexander Vinogradov (Zaccaria) et Silvia Tro Santafé / Elena Maximova / Daniela Mack (Fenena). Le chef Nicola Luisotti – en alternance verdienne avec Jordi Bernacer – prendra également place en fosse pour la reprise de La Bohème – en relais avec Luis Miguel Méndez –, au moment des Fêtes. La lecture de Richard Jones, empreinte de réalisme – cf notre compte-rendu depuis la Royal Opera House –, sera portée par la Mimì d’Ermonela Jaho ou Eleonora Buratto, le Rodolfo de Michael Fabiano ou Andeka Gorrotxategi, et la Musetta de Ruth Iniesta ou Raquel Lojendio.

Autre coproduction londonienne, mais avec l’English National Opera, en plus du San Francisco Opera et d’Opera Australia : le rare Partenope de Haendel, synthèse entre la satire de l’opéra vénitien et le chassé-croisé amoureux, verra le directeur musical du Teatro Real Ivor Bolton prendre les rênes orchestrales. La Royal Academy of Music avait jugé le livret symptomatique de la « dépravation du goût du public italien »… Entre les prétendants Arsace (Iestyn Davies / Franco Fagioli) et Armindo (Anthony Roth Costanzo / Christopher Lowrey), Partenope (Brenda Rae / Sabina Puértolas) a une préférence pour le premier, dont la compagne Rosmira (Teresa Iervolino / Daniela Mack) se déguise en homme pour reprocher l’infidélité. Le metteur en scène Christopher Alden plongera ainsi le public dans l’univers du photographe Man Ray, comme le soulignait notre confrère au Royaume-Uni en 2017. Le versatile chef d’orchestre reviendra pour la production des Noces de Figaro par Lotte de Beer – cette dernière évoquait le spectacle en interview depuis Paris –, étrennée cet été au Festival d’Aix-en Provence. Cette « folle journée » sera celle d’André Schuen / Joan Martín-Royo en Almaviva, tentant de faire perdurer le droit de cuissage sur Julie Fuchs / Elena Sancho Pereg, au vu et su de María José Moreno / Miren Urbieta-Vega, la Comtesse son épouse. Le Figaro de Vito Priante / Thomas Oliemans et le Cherubino de Rachael Wilson / Maite Beaumont complèteront notamment le cast.

Calixto Bieito sera de retour au Teatro Real pour L’Ange de feu de Prokofiev (collaboration avec l’Opernhaus Zürich). La soprano Ausrine Stundyte (ou Elena Popovskaya), que nous avons entendue dans ce même rôle de Renata à Aix et à Lyon, animera cette fascinante histoire de sorcellerie, avec entre autres Leigh Melrose / Dimitris Tiliakos et Dmitry Golovnin / Vsevolod Grivnov, sous la direction de Gustavo Gimeno. Toujours après 1900, l’oratorio Jeanne d’Arc au bûcher de Honegger et Claudel (coproduction Oper Frankfurt), précédé de La Damoiselle élue de Debussy – avec Aude Extrémo et Camilla Tilling – brûlera les planches en la peau d’Irene Escolar, depuis l’imagination d’Álex Ollé (La Fura dels Baus) et dans l’espace musical de Juanjo Mena.

Les années 2000 ne seront pas en reste. Las horas vacías (2007), de Ricardo Llorca, explorera la psyché d’une femme – sous les traits de la soprano Sonia de Munck et de l’actrice Marta Poveda – accro à internet, qui développe un monde imaginaire en réponse à son isolement. Le langage musical juxtaposera motifs issus de la Renaissance, polyphonie espagnole et inspirations du minimalisme américain, sous la baguette d’Alexis Soriano et l’œil scénique de José Luis Arellano García.
Deux créations mondiales espagnoles attendent le public madrilène, comme cette saison – Marie, et dans quelques jours Tránsito. D’une part, El abrecartas, troisième collaboration de Luis de Pablo (musique) et Vicente Molina Foix (livret, d’après son roman éponyme de 2006) : l’opéra racontera la première moitié du XXe siècle, par des lettres au poète Federico García Lorca (Airam Hernández), ainsi qu’à des « perdants, vivants et survivants » du monde, le tout dans une mise en scène de Xavier Albertí. Fabián Panisello dirigera l’Orquesta Titular du Teatro Real – en charge d’interpréter la plupart des autres titres de la saison –, face à une distribution venant des différentes comunidades autónomas du pays. D’autre part, Extinción constituera une proposition scénique inédite des performeurs de l’Agrupación Señor Serrano, co-menés par Àlex Serrano et Pau Palacios, sur la Misa de batalla (1648) et la Missa pro defunctis (1651) du moine bénédictin Joan Cererols. L’œuvre de ce dernier a péri en grande partie dans un incendie en 1811, mais cette résurrection au Teatro de La Abadía se fera avec un dispositif vidéo sous le signe d’une réflexion critique autour de l’extractivisme, à savoir l’exploitation industrielle de ressources naturelles destinées à l’export (mines au Congo et au Chili, pétrole en Amazonie…). Enfin, Hadrian (2018) de Rufus Wainwright – Karita Mattila nous en parlait il y a deux ans – clôturera la saison, dans une version semi-scénique de Jorn Weisbrodt se basant sur des photographies de Robert Mapplethorpe.

Quatre autres versions de concert convoqueront un beau plateau : Lakmé de Delibes, avec Sabine Devieilhe, Xabier Anduaga et Stéphane Degout ; un King Arthur de Purcell « dramatisé », avec l’ensemble Vox Luminis ; Siberia de Giordano, avec Sonya Yoncheva, Bryan Hymel, George Petean et Alejandro del Cerro ; Le Ballet royal de la Nuit, musicalement interprétée comme au Théâtre des Champs-Elysées en septembre dernier. Il y aura l’embarras du choix !

Thibault Vicq

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