Conversation avec Karita Mattila : les désirs et l'instinct

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À l’occasion de sa première participation au Verbier Festival, Karita Mattila interprète une sélection de mélodies de Duparc, ainsi que des lieder de Brahms et Strauss, accompagnée du pianiste Evgeny Kissin, qui est entré directement en contact avec la soprano. Nous avons rencontré Karita Mattila à Verbier autour d'un mojito menthe-basilic pour parler de cette collaboration inédite, mais surtout de ses prises de rôles récentes et futures, de Wagner et de réseaux sociaux.

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Opera Online : Pourquoi avez-vous choisi d’interpréter Duparc, Brahms et Strauss lors de ce récital?

Karita Mattila : Evgeny Kissin et moi, on ne se connaissait pas. Bien sûr, je connais ses enregistrements et j’ai entendu dire qu’il était venu à certains de mes récitals. J’ai voulu lui proposer le programme parce que jusqu’à maintenant, il a peu travaillé avec des chanteurs. J’ai donc essayé de construire un programme dans lequel je puisse me sentir à l’aise. Les symphonies et lieder de Brahms sont très chers à mon cœur, c’était donc une évidence d’en intégrer. Evgeny a accepté, et il a travaillé tous les lieder et mélodies spécialement pour ce récital !

OOL : Vous avez déjà enregistré et interprété à plusieurs reprises en concert des mélodies françaises. Quel est votre lien avec ce répertoire ?

KM : Je me sens bien dans l’univers de Duparc. Très tôt dans ma carrière, j’ai commencé à lire les analyses de soi-disant spécialistes musicaux qui affirmaient quels types de voix pouvaient chanter Duparc. J’ai remarqué que leurs recommandations étaient mon exact opposé, et que ma voix n’entrait pas du tout dans leurs théories. J’ai donc arrêté de les lire. J’ai suivi mon propre instinct, j’ai essayé de voir comment ma voix pouvait s’intégrer à ces mélodies, et j’ai réussi contre toute attente à trouver une formidable sélection de répertoire français qui me convenait. Il s’est avéré que l'accueil a été favorable, et c’est tout ce qui m’importe. Le monde de la musique classique s’appuie sur des opinions qui se définissent comme vérité générale. Ce n’est pas mon truc. Il faut suivre son instinct, travailler dur et développer son talent. On a beau lire des tas de choses, les décisions, c’est nous seuls qui les prenons.

OOL : Les prises de rôle que vous avez effectuées ces dernières années étaient elles aussi le fruit de votre instinct ? Ou constituaient-elles tout simplement de nouvelles perspectives ?

KM : Non. En fait, ce sont des suggestions qui m’ont été faites et que j’ai acceptées. Comme Dialogues des Carmélites, cette année. Peter Gelb, le directeur général du Metropolitan Opera, m’a demandé : « vous feriez de Croissy ? ». Et j’ai répondu que j’adorerais faire ce rôle. Je suis curieuse de nature et attirée par les nouveaux projets. J’étais à Paris, il y a un certain temps, et on m’a demandé si la Princesse Étrangère de Rusalka pouvait m’intéresser. Je ne connaissais même pas le rôle et je n’avais jamais vu l’opéra en entier. On m’avait juste parlé des sopranos dramatiques qui avaient interprété le rôle et j’ai pensé que ça pouvait être une opportunité pour moi. J’ai eu un coup de cœur sur la partition et je me suis dit qu’il y avait beaucoup de choses intéressantes à faire avec. J’adore chanter en France, en général, et pour cette production, on avait une extraordinaire cheffe finlandaise (Susanna Mälkki). J’ai adoré la mise en scène de Robert Carsen, avec qui j’ai déjà beaucoup travaillé. Je l’admire et j’adore son style. Ce n’est pas juste un metteur en scène de talent, c’est aussi une belle personne qui aime ses artistes.

OOL : Au sujet du répertoire, il semble que 20 ans après vos interprétations d’Elsa (Lohengrin) et d’Eva (Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg), Wagner soit revenu vers vous comme un coup de foudre…

KM : Tout à fait ! J’ai été Sieglinde (La Walkyrie) en 2015, puis l’année dernière à San Francisco dans une superbe production de Francesca Zambello. Sa Tétralogie était la première que je voyais, et je suis tombée amoureuse de l’œuvre. Ça m’a fait l’effet d’une expérience religieuse, j’étais très émue. J’ai ensuite pris la décision de chanter plus de Wagner. J’étais déjà engagée pour Ortrud (Lohengrin) à la Bayerische Staatsoper en novembre 2019, un rôle que j’avais toujours voulu faire, même dans ma période Elsa. Mais après San Francisco, je me suis dit que je voulais chanter n’importe quel rôle wagnérien. Puis j’ai signé pour Isolde, qu’on m’avait déjà proposé dans le passé, mais que j’avais décliné parce que j’étais trop occupée. Tout dans ma vie ou dans ma carrière arrive naturellement. Mais le temps de Wagner est arrivé pour moi !

OOL : Quelle a été votre expérience sur Hadrian, la création mondiale de Rufus Wainwright présentée à Toronto en octobre dernier ?

KM : J’étais si heureuse que Rufus m’ait proposé ! Mon agent ne savait pas trop quoi en penser, mais le projet m’a tout de suite séduite. J’ai beaucoup aimé faire partie de cette aventure : une œuvre inspirante et une magnifique production. J’espère sincèrement que la production voyagera partout dans le monde. C’est une très belle histoire d’amour gay avec beaucoup de style et une partition grandiose. Rufus est fan d’opéra et de chanteurs, il était tout le temps là pendant les répétitions. Il était très engagé. L’environnement de travail avec le chef Johannes Debus et le jeune ténor Isaiah Bell était très bon enfant. À l’époque, j’étais confrontée à de gros changements dans ma vie personnelle et cette production a été la meilleure chose qui puisse m’arriver. Alexander Neef – le directeur de la Canadian Opera Company – a été lui aussi un super directeur.

OOL : Maintenant qu’Alexander Neef a été nommé directeur général de l’Opéra national de Paris à partir de 2021, avez-vous déjà des projets avec lui à Paris ?

KM : J’espère secrètement qu’Alexander va faire venir Hadrian à Paris. L’œuvre est polémique, mais je suis certaine qu’elle touchera le public parisien. Alexander a une attitude positive et inspirante en ce qui concerne la nouveauté. Il manquera à Toronto, c’est sûr. Je suis persuadée que l’ambiance dans les maisons d’opéra est toujours le fait des directeurs. S’ils sont inspirants, le personnel les suit, et j’ai eu cette impression à Toronto. Je n’ai pas encore de projets dans un futur proche à Paris, mais je dois dire que j’aimerais bien !

OOL : Thomas Hampson, qui tenait le rôle-titre de Hadrian, donne deux concerts à Verbier cette année, pendant le festival. Il est aussi coach à la Verbier Festival Academy. Quelles sont vos relations avec lui ?

KM : Il était très émouvant en empereur Hadrien. Je suis toute émue dès que j’en parle ! Thomas a une profondeur et un sérieux qui se voient et s’entendent. Notre première collaboration remonte aux années 80, sur Fierrabras de Schubert. On se connaît depuis plus de trente ans. C’est presque un frère pour moi. J’ai de la chance de pouvoir partager cette amitié avec lui.

OOL : À l’avenir, voulez-vous mélanger les répertoires ou bien vous intéresser à certains compositeurs en particulier ?

KM : Mélanger, sans hésiter. J’ai horreur des étiquettes, des catégories. Il n’y a que la musique et les œuvres qui comptent. Les bonnes et les mauvaises. C’est la seule limite, mais c’est très subjectif. Heureusement, je peux suivre mon chemin et m’épanouir dans des projets qui m’inspirent.

OOL : Vous avez rejoint Twitter en octobre 2018. Pensez-vous que Twitter peut permettre de faire se rencontrer les artistes et le public ?

KM : Absolument. J'ai choisi Twitter uniquement parce qu'il s'agissait d'un réseau social sur lequel mon ex n'était pas. Twitter m’a permis de communiquer non seulement avec des collègues et des musiciens, mais aussi avec des gens de tous âges, même jeunes. S’ils commencent à émettre des jugements, je me retire parce que ça ne m’intéresse pas. Les personnes qu’on suit sur Twitter peuvent nous faire part d’idées nouvelles, pas seulement sur les cocktails – j'adore les cocktails –, mais aussi sur la musique. Elles partagent ce qu’elles pensent et ce qu’elle savent sur la musique. On apprend beaucoup de ces personnes. Pas mal d’entre elles écrivent des livres et des poèmes, elles ont un bagage intéressant. J’ai eu par exemple une discussion passionnante sur Twitter hier sur des enregistrements de Brahms. Cette interaction avec les gens, ça me stimule, et c’est fantastique à cette période de ma vie. Avant les réseaux sociaux, le monde de l’opéra et de la musique classique n’était représenté que par les artistes, les agents et les journalistes. Maintenant, on peut tous parler librement d’opéra.

OOL : Quels sont vos sujets de prédilection sur Twitter ?

KM : J’aime parler de tout. Si je dis quelque chose qui ne plaît pas à tout le monde, je perds des followers, c’est sûr. C’est la règle du jeu sur les réseaux sociaux. Mais ce que j’adore sur Twitter, c’est l’énergie créative et positive. Je me fiche de la critique tant qu’elle est constructive. Je ne veux pas prendre part à des débats stériles. Dire des choses négatives que tout le monde sait déjà, non plus. Je me concentre sur le positif. C’est aussi une thérapie pour moi, c’est très important depuis mon divorce. Beaucoup de jeunes musiciens me suivent. Je veux les encourager, et je partage parfois ce qu’ils font. Et ça m’arrive de leur donner des conseils. Mais je ne suis pas non plus éducatrice et je ne veux faire de leçons à personne. Je peux juste partager mon expérience, c’est ma façon de faire. Et je veux suivre des gens qui ont des perspectives. Si on critique, il faut proposer. Et quand on propose, ça devient positif. La critique devient alors constructive. Avec des idées, on crée un débat. J’ai horreur des attaques personnelles. C’est sans doute parce que je suis depuis peu de temps sur Twitter, mais je n’ai pas été confrontée à des haters ; seulement à des gens qui parfois disent n’importe quoi. Je ne leur réponds pas ou bien je les bloque, pareil pour les faux comptes. Les mauvais présages, ça arrive toujours.

OOL : Votre engagement scénique est toujours notable. Comment préparez-vous vos rôles?

KM : Il faut se bouger à la salle de sport ! Quelle que soit l’activité physique qu’on choisit, il faut rester en forme. Et ça devient de plus en plus essentiel avec l’âge. On fait un travail très physique, et on doit garder un mental d’acier. Quand on est chanteur d’opéra, on nous en demande beaucoup : il faut savoir chanter et jouer. Notre mission, c’est de trouver l’expression physique qui saura se mélanger à la musique. J’adore le vélo, la natation ou la course. Pour moi, la marche, ce n’est pas assez. J’aime beaucoup ça, mais j’ai besoin de transpirer. J’ai trouvé un psy en l’activité physique et je vais à la salle de sport cinq ou six fois par semaine. Ça me permet d’être bien dans ma tête, et je peux vivre le monde. Nous, les femmes, on doit faire des haltères et de la musculation pour pouvoir répondre aux demandes des directeurs d’opéra. Et plus on est en bonne santé, plus on a les outils pour exprimer ses possibilités et son plein potentiel.

OOL : Quels sont vos projets ?

KM : Apprendre. J’ai tellement de choses et de rôles à apprendre ! Je travaille actuellement sur Kabanicha (Katia Kabanova) pour la Staatsoper unter den Linden de Berlin, et sur Ortrud (Lohengrin) pour la Bayerische Staatsoper, en novembre. L’année prochaine, j’interpréterai Klytämnestra (Elektra) et je ferai une série de versions de concert, mais dont je ne peux pas encore parler, car c’est confidentiel. J’aime avoir plein de choses à faire. La vie, c’est de l’adrénaline !

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Thibault Vicq

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