Le Ballet royal de la Nuit brille de mille feux au Théâtre des Champs-Élysées

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En 1651, le jeune Louis XIV obtient la majorité royale du haut de ses 13 ans. Dans le contexte tourmenté de la Fronde parlementaire qui l’a obligé à quitter Paris avec sa mère, cette cérémonie remet les points sur les « i » et évite qu’un régent brigue le pouvoir que les cieux lui ont destiné. C’est le bon moment pour montrer l’étendue de son rayonnement. Début 1653, Mazarin a une idée étonnante lorsqu’il revient à la cour après l‘accalmie politique due à l’autoritarisme monarchique : monter un spectacle promouvant les vertus du souverain. Ainsi naît la même année au Palais du Louvre le Ballet royal de la Nuit, habile immersion dans les activités entre 18h et 6h du matin, avant que l’horizon ne s’illumine de rayons inspirants. Cet outil de géniale propagande était bien sûr destiné à une tournée hors des frontières du royaume, car la monarchie n’est pas qu’une affaire locale ! À travers quatre veilles (représentant un tronçon de trois heures chacune : 18h-21h, 21h-minuit…), la lumière décline, mais le Roi Soleil se mêle à ses sujets, qu’ils soient réalistes, romanesques ou mythologiques, annonçant son lever à l’aurore dans un grand ballet.

Avant la création de cette production en 2017 au théâtre de Caen, l’œuvre – emblématique du Grand Siècle – n’avait pas été jouée depuis 1653 ! Seuls demeuraient la partie vocale, les lignes de premier violon et la poésie d’Isaac de Benserade, dans lesquels s’est plongé Sébastien Daucé. Ce dernier a recomposé un corpus de parties instrumentales et a saupoudré la reconstitution accomplie d’extraits de l’Orfeo de Rossi (1642) et d’Ercole amante de Cavalli (bien que postérieur aux représentations du Ballet royal, l’opéra avait été commandé pour le mariage de Louis XIV), ainsi que des airs d’Antoine Boësset, pour rester fidèle à la tradition des « collages » musicaux. C’est avec la même fascination et le même amour substantiel du répertoire français du XVIIe siècle que son Ensemble Correspondances nous donne la chance d’entendre cette partition menée tambour battant. Les sons jaillissent comme une émanation des voix sur scène, et pourtant se réunissent, adhésifs, à la phrase. Le directeur musical est un joaillier rompu à l’art de l’incrustation : toute note nouvellement intégrée apporte un éclat supplémentaire aux autres, et le continuo intègre le spectacle avec la même unité que les tutti. Les différents pupitres ont beau être libres d’exprimer leur propre langage, les entrées alimentent sans cesse une homogénéité texturale, chaude et résineuse. Les arrangements de Sébastien Daucé et leur exécution célèbrent en tout cas la musique « de scène » : ne chantant ou dansant jamais plus que le plateau, ne s’effaçant jamais derrière les voix, la musique cherche à faire corps avec les personnages et le public.

Cette perspective à 360 degrés peuple aussi l’imagination débordante de Francesca Lattuada, défendant avec panache l’« éloge de la diversité », pour reprendre ses mots. Les créatures nyctalopes, les manants, les Grâces, les Âmes errantes, les figures atemporelles et les dieux sont emportés dans des chorégraphies et acrobaties étourdissantes au service du plaisir, décortiquant et assemblant les mouvements dans des tableaux furtifs. Les inventifs costumes, qu’elle a conçus avec l’illustrateur Olivier Charpentier et Bruno Fatalot, ajoutent au triomphe de l’entreprise. Nous adorons nous perdre à ces visions futuristes ou domestiques, ingénieusement éclairées par Christian Dubet. Le zapping, propre à la génération YouTube, prend chair de façon ludique dans un volcan baroque où règne le travestissement et le théâtre dans le théâtre.

Derrière le rideau, Lucile Richardot est une reine de scène, qui de la discrétion ambrée fait un argument d’attraction totale. Étienne Bazola excelle dans l’agencement des articulations musicales. Par la Lune de Deborah Cachet se répartit un grave et un medium raffinés, par sa Déjanire exaltent les textures. La clarté de Perrine Devillers ouvre la porte à la lumière, et l’onctuosité lactée de Caroline Weynants est autant source de volupté que le timbre châtaigné de Caroline Dangin-Bardot. Nicolas Brooymans campe un Grand Homme convaincant en diable ; David Tricou et Renaud Bres font preuve d’enthousiasme en Apollon et Hercule. Si Ilektra Platiopoulou est peut-être trop hâtive et moins sereine, le chœur superlatif de l’Ensemble Correspondances et le Louis dandy de Sean Patrick Mombruno achèvent de nous imprégner de pépites de souvenirs en or pur.

Thibault Vicq
(Paris, 7 octobre 2020)

Ballet royal de la Nuit, sur des musiques de J. de Cambefort, A. Boësset, L. Constantin, M. Lambert, F. Cavalli et L. Rossi :

  • jusqu’au 9 octobre 2020 au Théâtre des Champs-Élysées (Paris 8e)
  • le 16 octobre 2020 au Teatro Real (Madrid)
  • du 23 au 25 octobre 2020 au théâtre de Caen
  • les 18 et 19 novembre 2020 à l’Opéra de Lille
  • les 29 novembre et 1er décembre 2020 au Grand Théâtre de Luxembourg
  • du 17 au 22 décembre 2020 à l’Opéra national de Lorraine (Nancy)

Crédit photo © Vincent Pontet

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