Karine Deshayes célèbre le retour à la vie musicale au Grand-Théâtre de Bordeaux

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Notre dernier concert en live fut dans le sublime écrin du Grand-Théâtre de Bordeaux (pour une représentation de Roméo et Juliette de Gounod en la fatidique date du 13 mars) et, une vingtaine de comptes rendus de spectacles en streaming plus tard (dont beaucoup de raretés) c’est dans ce même théâtre bordelais que nous nous retrouvons pour assister à notre premier concert du « monde d’après ». Marc Minkowski a eu la bonne idée de proposer à l’une de nos gloires lyriques nationales (et en l'occurence notre chanteuse française préférée !), la si talentueuse Karine Deshayes, de venir célébrer le retour à la vie musicale dans la capitale girondine... une artiste portée aux nues tant de fois dans nos colonnes, que ce soit pour Carmen à Avignon, Armida à Montpellier, Adalgisa à Toulouse, Semiramide à Saint-Etienne, Alceste à Lyon, Belle-Hélène à Tours, Charlotte à Vichy, La Reine de Saba à Marseille ou encore Angelina à Liège...

Prévu initialement un mois plus tôt, c’est devant un public clairsemé et masqué que se déroule ce récital de Karine Deshayes, avec comme accompagnateur l’incontournable (et excellent !) Antoine Palloc, pilier des fameux Instants Lyriques à l’Eléphant Paname... Et c’est les larmes aux yeux que, submergée par l’émotion, la célèbre cantatrice dit aux happy few son bonheur de remonter sur scène, plus de cinq mois après son dernier concert (« le 27 janvier », précise-t-elle) et plus spécialement dans ce théâtre « si cher à (s)on cœur », où elle dit avoir « tant de souvenirs ». De fait, c’est sur cette scène qu’elle a fait ses débuts dans un de ses rôles fétiches, Angelina dans La Cenerentola – c’était en 2004 et c’est d’ailleurs dans ce même rôle que nous l’avions entendue pour la dernière fois (en décembre dernier à Liège).

Encore gagnée par l’émotion, après avoir versé des larmes irrépressibles avant d’attaquer la première partie de la soirée dédiée à la Mélodie française, c’est avec un inhabituel manque de clarté dans l’élocution que la cantatrice aborde la fameuse « Invitation au voyage » de Henri Duparc. Un léger souci qui perdure encore avec la non moins fameuse « Elégie » de Jules Massenet, pour laquelle l’excellent violoncelliste solo de l’ONBA Alexis Descharmes vient compléter la formation pour composer un trio. Après ce tour de chauffe, et remise entièrement de son bouleversement, on croit presque entendre la grande Régine Crespin dans « L’Absent » et dans « Plus grand  dans son obscurité » (extrait de La Reine de Saba) de Charles Gounod, tant son art de dire, sa façon de ciseler le mot, tout en le vivant au plus profond d’elle-même, font immanquablement penser à la grande diva française.

Ayant tout à fait repris ses esprits, la seconde partie réservée au belcanto italien s’avère un régal et fait monter au fur et à mesure la température de la salle. Cela commence piano avec deux Canzone : la première de Gioacchino Rossini Nizza »), et la seconde de Giuseppe Verdi, « In solitaria stanza », qui fit office d'ébauche au sublime « Sull’ali rosee », le grand air de Leonora dans Le Trouvère. Suit l’air de Romeo dans I Capuleti ed i montecchi, dans lequel La Deshayes ne manque pas d’impressionner par sa musicalité, son sens de la nuance et une ligne de chant irréprochable qui s’appuie sur la voix longue et homogène qu’on lui connaît. Enfourchant avec une incroyable aisance l’aria finale de Cenerentola, « Nacqui all’affanno », on y sent avec une incroyable force de conviction la joie d’une héroïne recouvrant la liberté (en même temps qu'une femme heureuse de sortir enfin de l’enfermement imposé ces dernières semaines !). Et c’est par un feu d’artifices de vocalises qu’elle conclut la soirée, avec l’incroyable « Bel raggio lusinghier » extrait de Semiramide, rôle dans lequel elle avait brillé à Saint-Etienne : on reste éberlué par les variations – aux fioriture extravagantes ! – auxquelles la cantatrice se livre, ainsi que des écarts et des sauts d’octaves effrayants dont elle se joue, pour le plus grand plaisir d’un public qui entre dans son jeu, et lui fait un triomphe indescriptible après les derniers accords. Elle lui offre deux bis : d’abord Les Filles de Cadix de Léo Delibes, qui fait tout simplement éclater la chaleur estivale d’un après-midi andalou, puis Après un rêve de Gabriel Fauré (accompagné au violoncelle), qui suspend le temps et fait naître une indicible émotion chez les auditeurs.

Une soirée rare qui ne pouvait fêter plus dignement le retour de la vie musicale dans l’Hexagone : vive Karine Deshayes et vive Bordeaux avec son somptueux théâtre !

Emmanuel Andrieu

Karine Deshayes en récital au Grand-Théâtre de Bordeaux, le 27 juin 2020

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu

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