Karine Deshayes, Carmen de grande classe à l'Opéra Grand Avignon

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La mise en scène de Carmen par Louis Désiré – conçue pour les dernières Chorégies d'Orange – n'avait pas reçu un bon accueil critique l'an passé, même dans ces colonnes, pour lesquelles notre confrère Alain Duault avait rendu compte du spectacle. Mais force est de constater que - transposée sur la scène beaucoup plus réduite de l'Opéra Grand Avignon -, la proposition scénique de l'homme de théâtre français acquiert un tout autre poids et s'apprécie sous un tout autre angle, d'autant qu'il a revu en partie sa copie. Pour commencer, sachons lui gré de nous dispenser des habituelles « espagnolades » - que l'on voit encore trop souvent aujourd'hui affiliées à cet ouvrage - pour nous proposer une scénographie élégante, raffinée, et relativement épurée, qui nous rapproche de l'élégance de la musique de Georges Bizet. Soulignons également quelques idées et images fortes, comme la cape d'Escamillo qui devient la robe de gala de Carmen que José s'empressera d'arracher ou ces gamins qui construisent un château de cartes, reflet de leurs espoirs, mais que Carmen vient piétiner ne voyant dans les fatidiques cartes que l'annonce de son imminente mise à mort.

Très attendu dans le rôle – qu'elle avait déjà chanté à la Bastille en 2012 – Karine Deshayes campe une Carmen à la beauté vocale saisissante. En plus d'une diction parfaitement châtiée, elle fait valoir une voix sonore et superbement projetée, un medium charnu, un phrasé impeccable, ainsi qu'une magnifique égalité de timbre sur l'ensemble de la tessiture. Scéniquement, loin de toute vulgarité, elle compose une Carmen fière et d'une indéniable classe. Autrement convaincant dans ce rôle que dans celui de Gerald (Lakmé) qu'il a chanté in loco le mois dernier, Florian Laconi est certainement le meilleur Don José français après Roberto Alagna. Avec son ténor puissant et égal, le ténor messin a également du style, et il fait passer une émotion véritable dans son amour pour Carmen (superbe Si bémol - longuement tenu - dans le fameux air « La Fleur que tu m'avais jetée »), comme dans ses déchirements intérieurs. A ce titre, la dernière scène est un modèle d’intensité.

Grande habituée des lieux, Ludivine Gombert incarne une Micaëla très plausible, pleine de vivacité et de simplicité à la fois. Avec un legato et une musicalité aigus, elle éloigne définitivement le personnage de l’image fade imposée autrefois, et son air de la montagne, « Je dis que rien ne m’épouvante », s'avère un modèle de contrôle et de sensibilité rayonnante. Mais la révélation de la soirée reste le jeune baryton français Christian Helmer qui – en plus d'une dégaine séduisante qui convient parfaitement au personnage d'Escamillo – possède une voix magnifiquement timbrée, aux intonations toujours justes, et d'une déconcertante facilité sur toute l'étendue du registre. Un chanteur à suivre de près !                                                                                                                                                                                                       Les comprimari convainquent également : Thomas Dear, en Zuniga, a le verbe haut et une diction impeccable, quand Philippe-Nicolas Martin (Moralès) fait montre d'un mordant vocal idoine. De leur côté, Philippe Ermelier et Raphaël Brémard forment un impeccable duo, en Dancaïre et Remendado, tandis que Clémence Tilquin (Frasquita) et Albane Carrère (Mercédès) permettent aux deux temps forts que sont le quintette et le trio des cartes d’être aussi des sommets musicaux. Bref, cette distribution entièrement française porte haut les couleurs du chant français. Une mention, enfin, pour un chœur maison de bonne tenue, sans oublier les enfants de la Maîtrise de l'Opéra Grand Avignon, d'un aplomb imperturbable.

Remplaçant Alain Guingal, annoncé souffrant, c'est au final Laurent Campellone qui dirige un Orchestre Régional Avignon-Provence particulièrement bien disposé à son égard. Le jeune chef français aime Carmen et cela s'entend à chaque mesure. Après une ouverture enlevée, il fait montre d'une battue plus retenue qui permet de faire luire de tous ses feux une orchestration qu'il est rare d'entendre détaillée avec autant de soin, telle la subtile plainte du cor anglais dans l'air de Micaëla. Il s'impose une fois de plus à nos yeux – aux côtés d'Alain Altinoglu – comme le meilleur chef français de sa génération.

Malgré quelques huées à l'encontre du metteur en scène – aussi sporadiques qu'imméritées -, c'est un petit triomphe que le public provençal adresse à l'ensemble des artisans de cette belle réussite.

Emmanuel Andrieu

Carmen à l'Opéra Grand Avignon – les 5 & 7 juin 2016

Crédit photographique © Cédric Delestrade

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