Eléonore Pancrazi : « J’ai foi en l’avenir »

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Nous avions découvert la jeune mezzo corse Eléonore Pancrazi dans les rares Mousquetaires au couvent de Louis Varney, c’était à l’Opéra de Toulon à la Noël 2015. Immédiatement séduits, nous écrivions alors que nous nous languissions de la retrouver sur une autre scène. Depuis, la jeune et talentueuse chanteuse a confirmé nos espoirs, et remporté de nombreux Prix : Révélation Lyrique ADAMI 2018, Finaliste du Concours Voix Nouvelles 2018, et Révélation Lyrique aux dernières Victoires de la Musique Classique. La dernière fois que nous l’avons entendue, c’était sur la prestigieuse scène du Théâtre du Capitole, où elle a brillé dans le pourtant très difficile rôle belcantiste de Maffio Orsini dans Lucrezia Borgia de Donizetti. Nous avons enfin sauté le pas pour entrer en contact avec elle, et au-delà de la pertinence de ses réponses, c’est sa gentillesse et franchise naturelles qui nous ont le plus séduits.

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Opera-Online : Comment êtes-vous devenue chanteuse d’opéra ?

Eléonore Pancrazi : Mes parents, des gens très mélomanes - voire vraiment lyricomanes ! (rires) - m’ont fait découvrir ce genre assez jeune, je devais avoir 7 ou 8 ans, en me montrant des versions filmées comme La Traviata de Franco Zeffirelli ou La Belle Hélène par Laurent Pelly… et en m’emmenant très tôt à l’opéra. Un choc s’est produit pour moi le 31 décembre 2000 : La Périchole d’Offenbach était retransmise sur Arte en direct depuis l’Opéra-Comique de Paris, dans une mise scène de Jérôme Savary, directeur de l’institution à l’époque. J’ai eu un coup de foudre pour ce spectacle et la musique d’Offenbach. Sur les conseils de mon père, j’ai écrit à Jérôme Savary pour lui dire à quel point j’avais aimé son spectacle et il m’a gentiment répondu qu’il allait venir le donner au Théâtre de Bastia. Nous y sommes donc allés (nous habitions à l’époque dans cette région), et là j’ai eu une révélation : je voulais faire ce que faisaient les artistes sur scène : chanter, jouer, danser, m’exprimer par la musique ! Par chance, mes parents ont organisé pendant 7 ans un festival lyrique, chez eux à Corte, et un des chanteurs invités, en m’entendant chanter un soir, m’a encouragée à prendre des cours, et à la rentrée suivante, je me suis donc inscrite au Conservatoire d’Ajaccio, ville où j’étais lycéenne. J’avais alors 16 ans... J’ai toujours chanté instinctivement, mais le fait de travailler ma voix vraiment en profondeur, en abordant une technique vocale « lyrique », a été une véritable révélation.
A 18 ans, après mon baccalauréat, j’ai quitté ma Corse natale pour Paris, où j’ai continué mon apprentissage du chant au Conservatoire de la Ville de Paris et à l’Ecole Normale de Musique Alfred Cortot. Là-bas, j’ai eu la chance de travailler avec des professeurs de chant, de théâtre et de solfège exceptionnels qui m’ont aidée à apprivoiser ma voix et à me construire musicalement, et artistiquement. Après l’obtention de mes Diplômes dans ces deux institutions, j’ai commencé à passer des Concours de Chant : Béziers, Marmande, Arles… et à auditionner pour des Opéras Studios. J’ai eu la chance d’être sélectionnée pour participer à l’Académie du Festival d’Aix, au Studio de l’Opéra de Lyon et à l’Académie de l’Opéra-Comique de Paris, trois belles institutions où j’ai beaucoup appris, qui ont été de beaux tremplins et qui m’ont permis de rencontrer mon agent.

Que vous a apporté votre distinction de « Révélation lyrique » aux Victoires de la musique classique en 2019 ?

Tout d’abord, j’ai perçu cette Victoire comme une reconnaissance de la profession, ce qui est extrêmement gratifiant. Sur le plan professionnel, j’avais déjà de nombreux projets pour les années à venir, et je n’ai pas vraiment perçu un « effet Victoire ». On dira que ma notoriété s’est confirmée. Depuis cet évènement, il m’arrive souvent d’arriver dans un endroit, que ce soit un lieu de répétitions, un concert, ou une soirée chez des amis musiciens, de me présenter et que les gens me répondent - « Inutile de te présenter, on sait très bien qui tu es ! » - et c’est toujours en rapport aux Victoires. Mais je dois admettre que ce qui m’a procuré le plus d’émotion, c’est le fait d’être enfin connue et reconnue chez moi… en Corse ! J’ai fait la Une des journaux, j’ai participé à des émissions télé régionales, on me reconnait dans les commerces, à l’aéroport… des élus de l’Assemblée de Corse m’ont envoyé des messages très touchants, me disant que je portais haut les couleurs de notre île, et qu’ils étaient fiers de ma réussite, ce qui m’a énormément touchée. Grâce à la médiatisation des Victoires, j’ai eu le sentiment de permettre à des compatriotes qui n’avaient pas les moyens d’aller à l’opéra, ou qui tout simplement ne connaissaient pas l’opéra, d’accéder en une soirée, en une victoire, à un monde qui les faisait rêver !

Vous avez également participé aux Voix Nouvelles et aux Talents ADAMI… Comment avez-vous vécu ces deux expériences ?

Les deux ont été des aventures exceptionnelles, très positives et enrichissantes, mais très différentes bien sûr. Au sein de l’ADAMI, j’étais dans un cocon, entourée d’une équipe de jeunes artistes merveilleux, les autres révélations de cette année-là qui sont depuis devenus des amis (Hélène Carpentier, Julien Henric, Timothée Varon…), et surtout « chouchoutée » et tellement bien conseillée et soutenue par Françoise Petro et Sonia Nigoghossian, grâce à qui nous avons pu enregistrer de très belle bandes « démos » dans le cadre du Festival de Prades, un support professionnel précieux et d’une grande utilité aujourd’hui ! Je leur suis à jamais redevable et très fière de faire partie de cette grande et belle famille qu’est l’ADAMI.
Concernant les Voix Nouvelles, c’était très différent car nous étions tous en compétition, c’était un Concours de Chant, sûrement le plus stressant de toute ma vie d’ailleurs... La pression était énorme car il était long et intense, quatre tours en tout étalés sur cinq mois, en direct live à chaque fois sur facebook, devant un jury composé de tous les directeurs d’Opéra de France et de Navarre, puis la finale à l’Opéra-Comique, là encore devant un parterre de célébrités du monde artistique. Au tout début, j’étais plutôt détendue, je me disais que je n’avais rien à perdre et au fur et à mesure de ma progression dans la compétition, le stress est allé crescendo. On apprend toujours beaucoup de ses échecs, et je suis fière malgré tout d’être arrivée jusqu’en finale, et aussi très reconnaissante et admirative devant ce que Monsieur Raymond Duffaut met en œuvre pour promouvoir la jeune génération.

La dernière fois que nous vous avons entendue, c’était dans Lucrezia Borgia au Théâtre du Capitole, et vous interprétiez le rôle travesti de Maffio Orsini. Comment s’est passée la production pour vous et comment vous êtes-vous préparée au rôle ?

Cette production restera à jamais marquante dans ma jeune carrière car c’était ma première production au Théâtre du Capitole, ce véritable « temple » du monde lyrique, et c’est la première fois que l’on me confiait un rôle de cette envergure, aux côtés de chanteurs accomplis et renommés tels qu’Annick Massis et Andreas Bauer ! Chanter aux côtés d’une star comme Annick fut une vraie leçon. Les premières représentations furent un peu compliquées à cause d’une méchante pharyngite mais le soutien de mes collègues et du Théâtre ont été tels que j’en suis sortie vraiment galvanisée.
Ce rôle a été un challenge, car étant large pour ma voix, il a fallu que je l’aborde avec mes moyens, sans essayer de grossir ou de forcer. Ayant été interprété par des chanteuses de ma typologie vocale comme Jane Berbiè ou Alice Coote, je savais que c’était faisable, mais qu’il allait falloir beaucoup travailler et être très prudente. C’était également mon premier rôle Belcantiste, et j’ai travaillé le style au maximum, en écoutant toutes les versions que j’ai pu trouver, et j’ai appris énormément sur le legato et le souffle. Robert Gonella, pianiste chef de Chant du Capitole a été d’une grande aide dans l’apprentissage de ce style nouveau pour moi. Et je suis vraiment très reconnaissante à Christophe Ghristi pour m’avoir donné cette opportunité, et pour m’avoir fait confiance !

Nous n’y avons malheureusement pas assisté, mais vous avez également fait récemment vos débuts dans Orphée et Eurydice de Gluck à Clermont-Ferrand. Est-ce un cap franchi pour vous que d’accéder à un premier rôle ?...

Un peu oui, et pourtant je suis toujours partie du principe qu’il n’y avait pas de grand ou de petit rôle, et qu’à partir du moment où on est trois cents pour cent dans ce que l’on fait, on marque les esprits quoiqu’il arrive… J’ai quand même l’impression d’avoir franchi un palier ces deux dernières années. C’est assez agréable de me dire que l’on me fait assez confiance pour me confier maintenant des rôles d’envergure qui me permettent de montrer plus de choses … sans oublier que la pression est encore plus grande… et qu’il faut savoir être et rester à la hauteur !

Sinon, comment avez-vous vécu l’annonce de la fermeture des théâtres et à quels rôles avez-vous dû renoncer ?

J’ai été affectée et surtout très sonnée. Vivant comme tout le monde ce genre d’événement pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression d’être spectatrice du début d’un film catastrophe. Un rêve éveillé, ou plutôt un cauchemar. C’est toujours un peu le cas d’ailleurs... Et j’ai dû renoncer au rôle de Stéphano dans Roméo et Juliette de Gounod à Montpellier et au Théâtre des Champs Elysées, mais aussi à Barena dans Jenufa de Janacek au Théâtre du Capitole, et surtout à ma première Rosina dans Le Barbier de Séville à l’Opéra National de Lorraine ! C’est très dommage, mais c’est ainsi... J’ai foi en l’avenir et je me dis que les théâtres font ce qu’ils peuvent pour ne pas nous laisser tomber, et que si les choses n’arrivent pas, c’est qu’elles ne devaient pas arriver, ou qu’elles arriveront plus tard…

A quoi occupez-vous vos journées en attendant ?

Je continue de travailler ma voix, j’explore à nouveau des passions que j’avais laissées de côté depuis quelques années comme le dessin, et j’en découvre de nouvelles comme la cuisine et la pâtisserie ! Je suis confinée dans une vieille maison de famille en Corse, alors j’en profite aussi pour fouiller dans le passé…

Et comment vivez-vous personnellement cette période particulière ? Avez-vous des craintes pour votre avenir de chanteuse lyrique et pour le monde de l’opéra en général ?

J’ai une forte capacité à relativiser, et je me suis dit que si on en arrivait là, c’est que la situation était grave et que je pouvais déjà m’estimer heureuse d’être en bonne santé et de pouvoir me confiner dans un endroit agréable, ce qui n’est malheureusement pas le cas de tout le monde… Concernant mon avenir en tant que chanteuse lyrique et celui de l’opéra en général, je sais - et j’ai accepté le fait - que nous allons tous passer des années très difficiles, alors que ce n’est déjà pas un métier facile…, Néanmoins, il va falloir s’accrocher et rester très soudés. A l’annonce des annulations, il y a eu une vague d’entraides et de solidarités très belles entre les artistes lyriques français, ce qui m’a personnellement énormément touchée, et m’aide à garder foi en l’avenir malgré la gravité de la situation.

Quel rôle rêveriez-vous d’interpréter et pourquoi ?

En toute honnêteté, tous les rôles m’intéressent ! Le seul rêve que j’ai actuellement, c’est de pouvoir remonter sur scène…

Pouvez-vous alors nous annoncer vos principales dates pour la saison prochaine ?

La saison prochaine, je devrais normalement intégrer pour six mois la Troupe du Stadttheater de Klagenfurt en Autriche, au sein de laquelle j’interpréterai une Servante dans Elektra de Strauss, Ruggiero dans Alcina de Haendel et Rosina dans Le Barbier de Séville (NDLR : dans la mise en scène de Laurent Pelly). J’aurai la chance de reprendre les rôles de Elisa dans Tolomeo de Haendel au Festival Haendel de Karlsruhe, et de Cherubin des Noces de Figaro au Théâtre du Capitole. J’ai aussi le projet de participer à La Carmélite de Reynaldo Hahn avec le Palazetto Bru Zane, également à Toulouse, ainsi qu’à une Tournée du Requiem de Mozart et de la Messe du Couronnement de Napoléon 1er, toujours avec le Palazzetto, et je ferai enfin mes débuts à l’Odéon de Marseille dans La Mascotte d’Edmond Audran.

Propos recueillis en avril 2020 par Emmanuel Andrieu

 

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