Moïse et Pharaon à l'Opéra de Marseille (Version concertante)

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Créée d’abord en italien pour le San Carlo de Naples en 1818 sous le titre de Mosè in Egitto (voir notre dossier), cette grande fresque mi-opéra, mi-oratorio fut refondue par Rossini en 1827 pour l’Opéra de Paris sous le titre de Moïse et Pharaon - mouture que reprend actuellement l'Opéra de Marseille (en version de concert).

Arrivé en 1824 dans la capitale française pour prendre la direction du Théâtre des Italiens, Rossini aura tout de suite à cœur de séduire le public français en flattant son goût pour les opéras historiques requérant scènes de foule et décors monumentaux mais aussi un certain faste tant dans la vocalité que dans l’écriture symphonique des partitions. C’est ainsi qu’il adaptera dès 1826 son Maometto II (Naples, 1820), rebaptisé Le siège de Corinthe, jetant alors les bases de ce qui deviendra le « Grand Opéra », style musical qu’il approfondira avec Moïse, mais plus encore avec son ultime opéra Guillaume Tell (1829) - et dont Les Vêpres Siciliennes ou Don Carlos de Verdi se feront encore l’écho.

Pour réussir son projet, le Cygne de Pesaro aura la bonne idée de faire appel au talentueux et inspiré librettiste Etienne de Jouy qui signera également le livret de Guillaume Tell, mais aussi ceux de La Vestale de Spontini ou des Abencérages de Cherubini, deux exemples majeurs du Grand Opéra français. De Jouy modifie le livret italien de Tottola en le découpant en quatre actes au lieu de trois, en changeant le nom des personnages, en renforçant de manière significative le rôle du chœur et en rajoutant l’indispensable ballet dont aucune création lyrique à Paris - à cette époque - ne pouvait faire l’économie. Dès sa création, qui connut un succès retentissant, l’ouvrage est repris aux quatre coins de l’Europe mais souvent, ironie de l’histoire, dans une traduction italienne de cette version authentiquement française...

C'est un plateau de luxe qu'a su réunir Maurice Xiberras, directeur de l'institution phocéenne, à commencer par la basse russe Ildar Abdrazakov dans le rôle de Moïse. Après avoir chanté cette partie sur les plus grandes scènes internationales (Salzbourg, Rome, Milan...), Abdrazakov s'impose comme un Moïse idéal : présence en scène saisissante, autorité vocale impériale, timbre flatteur, diction remarquable pour un non francophone, on ne sait ce qu'il faut mettre le plus à son crédit. Ses deux grands airs, l’invocation à Dieu « Arbitre suprême » - et surtout la fameuse prière « Des cieux où tu résides » - resteront parmi les temps forts de la soirée.

Ses partenaires sont tous à saluer pour la qualité de leur prononciation et de leur diction. C’est une des vertus de Pharaon qu’incarne le baryton-basse canadien Jean-François Lapointe – enthousiasmant Germont in loco en juin dernier - qui en possède bien d’autres, mariant un timbre riche à une superbe ligne de chant. Nous regretterons néanmoins le fait que le chanteur ait systématiquement le nez dans sa partition.

Le ténor nantais Philippe Talbot – également positivement remarqué ici-même la saison dernière dans le rôle-titre d'Orphée aux enfers - convainc lui aussi dans la difficile et périlleuse tessiture d’Aménophis, projetant ses aigus tels des javelots qui allient prestance et aisance. Il sait également gratifier l'auditoire de superbes notes émises en messa di voce, comme dans son très bel air du II « Cruel moment ». Assurément un talent à suivre... Basse « chouchou » de l'Opéra de Marseille – sans qu'on s'en plaigne – l'excellent Nicolas Courjal interprète un Osiride de grande classe, à la voix ferme et aux graves profonds. Quant au jeune ténor bordelais Julien Dran, il fait également très bonne impression dans le court rôle d'Eliézer, sans oublier de mentionner le ténor prometteur de Rémy Mathieu (Aufide).

Côté dames, nous rendons les armes devant la prestation d'Annick Massis (nous renvoyons le lecteur à l'interview que la soprano française nous a accordé) qui donne grâce et pudeur, intériorité et vie au personnage d'Anaï, le plus intéressant et le plus complexe de l’ouvrage, tiraillée qu’elle est entre son amour pour Aménophis et la fidélité donnée à son Dieu comme à son peuple. Rossini lui a d'ailleurs dédié les plus beaux airs de la partition. Bien trop rare sur les scènes hexagonales, le chant d'Annick Massis s'avère toujours aussi égal et le timbre aussi rayonnant. Bref, on ne sait qu'admirer le plus pendant sa prestation : la beauté du legato, la science des pianissimi aériens, un étonnant sens rythmique qui lui fait toujours prendre le tempo voulu dans la cabalette, une qualité de phrasé rare et une voix saine sur toute son étendue et sans artifice, soutenue par une technique de bel canto parfaitement assimilée et maîtrisée.  Son grand air du IV « Quelle horrible destinée» a suscité - à juste titre - l’enthousiasme du public.

Après avoir chanté (au côté d'Abrazakov) le rôle à Milan, Salzbourg et Rome, Sonia Ganassi (en alternance avec Enkelejda Shkoza) retrouve les habits de Sinaïde, la femme de Pharaon. La technique du bel canto n’a plus aucun secret pour la mezzo italienne qui se joue de toutes les difficultés inhérentes à ce type de chant. L’autorité naturelle de la voix alliée à un timbre rond et chaud de toute beauté, des aigus péremptoires aussi bien que des piani et une coloratura absolument magnifiques font tout simplement merveille dans son bouleversant air du II « Ah, d’une tendre mère ». Enfin, la mezzo française Lucie Roche, dans le rôle de Marie, ne démérite en rien même si elle paraît un peu en retrait face à ses deux consœurs.

Côté musique, on est comblé par les richesses de cette partition étonnante, que la fulgurante direction du chef italien Paolo Arrivabeni – à la tête d'un Orchestre de l'Opéra de Marseille en état de grâce - met en valeur à chaque instant. Quant au Chœur de l'Opéra de Marseille, protagoniste à part entière de l'ouvrage, il se couvre également de gloire, toute de pulsation fiévreuse et de flamboyance romantique qu'il se montre ce soir.

Les quelques secondes de silence qui ont suivi les (sublimes) derniers accords sont le plus bel hommage que l'auditoire pouvait offrir à l'ensemble des artistes réunis sur la scène phocéenne. Bref, une soirée qui restera dans les annales de l'Opéra de Marseille.

Emmanuel Andrieu

Moïse et Pharaon à l'Opéra de Marseille – Du 8 au 16 novembre 2014

Crédit photographique © Dominique Riber & Christian Dresse

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