Il Pirata, de la passion à la folie

Xl_il-pirata-bellini-opera-focus © DR

Disparu jeune à l’âge de 33 ans, Bellini ne nous a laissé que quelques opéras parmi les plus emblématiques : Norma, les Puritains, mais aussi Il Pirata, ayant connu un succès formidable à sa création et pourtant très rarement joué depuis le XIXème siècle. Dans sa volonté de redécouverte du répertoire bel canto, la Scala de Milan reprogramme néanmoins l’opéra à partir de ce vendredi, là même où l’œuvre a été créée en 1827. Cette nouvelle production du metteur en scène Emilio Sagi réunit notamment Piero Pretti dans le rôle-titre et surtout Sonya Yoncheva, qui succède à Maria Callas ou Montserrat Caballé dans le rôle d’Imogene pour la première fois sur scène, à l'occasion d'une nouvelle prise de rôle.

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Il Pirata s’ouvre sur une tempête qui annonce plusieurs bouleversements dans le ciel du monde lyrique. D’une exceptionnelle invention mélodique vont naître des personnages passionnés annonciateurs d’un style nouveau. Vincenzo Bellini nous transporte dans un univers de sentiments et de rêves grâce à une écriture mélodique qui apparaîtra comme la quintessence de ce qu’on entend par « bel canto romantique ». La mélodie d’essence élégiaque et onirique s’applique à des personnages marqués par une indécision, que ce soit un amour contrarié ou la folie. Celle qui ne cesse de hanter les rêves d’amour de Gualtiero, le pirate, est Imogene : elle sera la première d’une série d’héroïnes déchirées entre les tourments de la passion et les fulgurances de la folie. Loin de la raison chère aux Classiques, Bellini plonge ses héros dans un maelström d’émotions intenses en nous entraînant dans un ténébreux labyrinthe de situations désespérées. L’intrigue rattache l’ouvrage à l’univers romantique, même si l’écriture musicale reste encore dans l’ombre protectrice de la statue du commandeur qu’était Rossini. Bellini nourrit une admiration certaine pour le « maître de Pesaro » tout en cherchant dès ses premières compositions à se démarquer de certains excès d’ornements et de virtuosité caractéristiques du style rossinien. L’expression dramatique et la peinture des émotions seront au cœur des préoccupations du jeune musicien qui saura d’instinct adapter l’art du « bel canto » aux exigences du drame pour répondre aux nouvelles attentes du public. Verdi admirait en lui ses « mélodies longues, longues, longues » et sa suprématie dans « la vérité et la puissance de déclamation ». L’évolution amorcée par Bellini se poursuivra avec ses successeurs qui privilégieront définitivement la caractérisation des personnages et l’expression des passions en s’émancipant de la pure séduction de l’ornementation.

Il Pirata, le début éclatant d’une carrière fulgurante

Après le succès de Bianca e Gernando (1826) au Teatro San Carlo de Naples, Vincenzo Bellini (1801-1835) attire l’attention d’un personnage-clef du monde lyrique italien, Domenico Barbaja (1777-1841), le directeur de la Scala, qui lui ouvre les portes du fameux temple lyrique milanais en lui commandant un nouvel ouvrage, Il Pirata (1827). Le triomphe de ce troisième opéra marque le début d’une carrière fulgurante dont Norma (1831) constituera le point d’orgue en s’inscrivant dans l’histoire comme l’opéra emblématique du bel canto romantique italien.


Vincenzo Bellini ; © DR

D’emblée Il Pirata assure une notoriété internationale au jeune compositeur. Quinze représentations triomphales à la Scala marquent le début de l’immense succès de cet ouvrage qui sera repris l’année suivant sa création à Vienne, Dresde, Londres, Paris et New-York. Bellini est acclamé, encensé, salué par ses pairs. Il ne lui reste plus que huit années à vivre pendant lesquelles sa vie se confondra avec celle de ses œuvres. Ses attachements familiaux ou amoureux compteront peu face aux exigences de son travail. Dix opéras seulement constituent l’intégralité du catalogue laissé par Bellini. Combien d’autres chefs-d’œuvre aurait-il pu écrire s’il n’était pas mort brutalement dans des circonstances mystérieuses ? La carrière de ce météore aura à peine duré une dizaine d’années, et sa disparition prématurée à l’âge de 34 ans suscitera les hypothèses les plus folles.

Bellini lui-même nous donne la mesure du triomphe remporté par Il Pirata le soir de la première le 27 octobre 1827 quand il écrit :

« j’ai obtenu tant et tant d’applaudissements, que la commotion de plaisir que j’en ressentis se traduisit par un sanglot convulsif que je ne pus arrêter qu’au bout de cinq minutes (…) Les spectateurs, criant comme des fous, ont fait un tel fracas que je croyais être en enfer (…) Quand le rideau tomba, tu ne peux te figurer les applaudissements qui m’appelaient sur scène. »

Felice Romani, « le Dante de son temps »

Dès son arrivée à Milan le 12 avril 1827, Vincenzo Bellini fait la connaissance de Felice Romani (1788-1865), un librettiste chevronné que lui présente Saverio Mercadante (1795-1870) qui a déjà travaillé avec lui. Romani avait commencé sa carrière « lyrique » en 1813 en écrivant pour Simon Mayr (1763-1845).


Felice Romani ; © DR

Puis, il fut nommé librettiste à la Scala où il travailla avec Gioacchino Rossini (1792-1868) dont il accompagna l’ascension. Romani collabora ensuite avec tous les plus grands compositeurs de la Péninsule en particulier avec Gaetano Donizetti (1797-1848). On peut rappeler pour mémoire que Romani est l’auteur du livret du deuxième opéra du jeune Giuseppe Verdi (1813-1901), Un giorno di regno (1840), qui fut malheureusement un terrible échec !

Il Pirata marquera le début d’une fructueuse collaboration entre Bellini et Romani, qui signera tous les futurs ouvrages du compositeur, à l’exception de son dernier, I Puritani (1835). Romani qu’on surnomme « le Dante de son temps » va devenir l’auteur essentiel du mélodrame romantique italien. Angelo Brofferio (1802-1866) qui partagea sa vie entre la littérature et la politique, rendit un hommage des plus éclairants à l’art de Felice Romani qui s’accordait si bien à celui de Bellini : 

« La plus grande puissance du génie de Romani se révélait dans la représentation qu’il faisait des délires, des extases, des fureurs, des voluptés, des désespoirs de l’amour (…) Tant que l’amour palpitera dans les poitrines humaines, les vers de Romani vivront et résonneront sur les lèvres plaintives comme étant l’expression la plus ardente, la plus passionnée des tempêtes secrètes de l’âme. »

Une intrigue « gothique »

Le livret que rédige Romani s’inspire d’une pièce à succès de Charles Robert Maturin (1782-1824), Bertram or The Castle of Saint-Aldobrand, créée en 1816 avec celui qui fut considéré comme le plus grand acteur de son temps, Edmund Kean (1787-1833). Cette tragédie « gothique » en cinq actes a connu ensuite plusieurs adaptations dont l’une, Bertram ou le Pirate (1826) d’Isidore Justin Séverin Taylor, est la source directe de Romani.


Charles Robert Maturin ; © DR

Avec Melmoth, l’homme errant (1820), Charles Robert Maturin avait créé le courant dit « gothique ». Environnements inquiétants et événements surnaturels plongeaient le lecteur dans un univers étrange et macabre jouant de toutes les ressources du « roman noir ». En s’inspirant de Bertram or The Castle of Saint-Aldobrand, Romani va confectionner deux actes remplis d’événements dont la vraisemblance n’est pas la qualité la plus frappante. Romani conserve l’inspiration « gothique » de son modèle qui est alors très en vogue ; mais le librettiste transforme le personnage initial du pirate en un véritable héros romantique digne de Schiller. Giovanni Battista Rubini (1794-1854), ténor à la voix exceptionnelle, sera le créateur de Gualtiero, noble déchu, condamné à errer sur les mers, loin de celle qu’il aimait.

On pourrait reprocher à Romani d’avoir bâti un livret dont la trame se base sur des péripéties survenues avant même que le drame ne commence. Cependant rappelons-nous que ce procédé, assez courant dans les ouvrages du XIXème siècle, ne gênait nullement le public. 

Les événements dramatiques sont foisonnants dans Il Pirata dont le premier tableau nous offre le spectacle impressionnant d’un rivage dévasté par une tempête. L’opéra se refermera sur une dernière image tout aussi saisissante en s’achevant sur une des premières grandes scènes de folie de l’histoire de l’opéra. Entre-temps, le spectateur est convié à suivre l’évolution d’un schéma opératique qui a fait ses preuves : un ténor aime une soprano tourmentée par un baryton qui l’a forcée à s’engager dans un mariage malheureux. Tout se dénouera dans la mort des trois protagonistes. Il Pirata consacre l’abandon du « lieto fine », la fin heureuse. Comme le souligne le musicologue Piotr Kaminski : « désormais, le pouce du public des arènes lyriques sera tourné vers la terre ». 

Mort et résurrection

Comment un ouvrage dégageant une telle puissance dramatique a-t-il pu sombrer dans l’oubli à la fin du siècle qui l’avait vu naître ? Vincenzo Bellini était pourtant déjà passé maître dans l’art de rendre toute l’intensité des émotions éprouvées par ses héros plongés dans des situations sans issue. Le pittoresque d’une scène de naufrage, les mystères d’un château médiéval, un duel sanglant et une héroïne s’abandonnant à la folie ne suffirent pas à retenir le public. Tous ces éléments dramatiques semblaient appartenir à une « panoplie romantique » dont le charme n’opérait plus malgré le génie de celui qu’on a parfois appelé le « cygne de Catane », en référence à sa ville natale.

Il faut attendre 1935, année de la célébration du centenaire de la mort du musicien, pour que Il Pirata sorte de l’oubli. On réentend la magnifique cavatine du ténor : « Nel furor delle tempestate » (Acte 1) qui installe brillamment le personnage du pirate. On s’émerveille de la beauté des chœurs et de l’intensité du trio du deuxième acte (scène 7). La confrontation entre Ernesto, le baryton, et Imogene, la soprano, culmine dans la troisième scène de l’Acte 2.

Franco Corelli, Maria Callas (Il Pirata)

Mais la véritable résurrection de Il Pirata est due à Maria Callas (1923-1977) qui triomphe dans le rôle d’Imogene en 1958 à la Scala de Milan aux côtés de Franco Corelli (1921-2003) en Gualtiero, et d’Ettore Bastianini (1922-1967) en Ernesto. La diva s’empare de ce rôle injustement oublié en le dynamisant par une présence scénique bouleversante. Avec sa force de conviction et son sens inné du drame, elle apporte une modernité inattendue à cette héroïne romantique qu’on aurait pu croire démodée. Callas connaît bien Bellini car elle a déjà chanté Norma, Amina dans La Sonnambula (1831) et Elvira dans Les Puritains (1835).

On rapporte que lors des représentations de Il Pirata, Maria Callas apostrophait indirectement chaque soir l’Intendant de la Scala, Antonio Ghiringhelli, avec lequel elle était dans les plus mauvais termes. Dans la scène finale d’Imogene, au moment de chanter la phrase : « Vedete il palco funesto » (« Voici l’échafaud fatal »), la Callas s’approchait sur le devant de la scène et, dans un geste de vindicte, elle désignait la loge que l’Intendant désertait pour montrer son hostilité à la chanteuse qu’il accusait de caprices injustifiables. Le public exultait et acclamait son idole.

Quelques mois après cette série de représentations triomphales à la Scala, Maria Callas reprit en concert au Kingsway de Londres la scène de folie sur laquelle s’achève Il Pirata. Cette scène sera le point d’orgue de ses récitals donnés en Europe et en Amérique durant l’année 1959. La Callas pouvait y montrer la quintessence de son art de belcantiste.

À la suite de Maria Callas, Montserrat Caballé s’illustrera dans le rôle d’Imogene à Florence en 1967 et à Barcelone en 1969. Plus récemment, en janvier 2013, Mariella Devia a incarné le personnage avec brio. On attend désormais avec impatience la prise de rôle sur la scène scaligère de la grande Sonya Yoncheva.

Catherine Duault

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