Damien Pass : « Stockhausen a été une révélation pour moi »

Xl_damien_pass_headshot_side_seine © DR

Demain vendredi 9 avril, l’indispensable site Operavision mettra en ligne un superbe Pelléas et Mélisande capté par leurs caméras en mars dernier à l’Opéra de Lille. L’occasion d’y découvrir le Pelléas de Julien Behr, la Mélisande de Vannina Santoni, le Golaud d’Alexandre Duhamel, mais aussi le Médecin de la basse franco-australienne Damien Pass qui, pour court que soit le rôle, ne fait pas moins grande impression. L’on a d’ailleurs eu moult fois l’occasion d’admirer autant le grain de sa voix que ses remarquables dons d’acteur, par le passé, notamment à l’Opéra de Dijon où il s’est beaucoup produit. C’est d’ailleurs l’objet d’une de nos questions, aux côtés de celles concernant sa trajectoire, son lien avec la langue et la musique française, ou encore sa participation remarquée à trois des sept journées de l’opéra-fleuve « Licht » de Karlheinz Stockhausen à la Philharmonie de Paris.

***

Opera-online : Vous êtes australien. Comment la musique classique et le chant lyrique sont-ils entrés dans votre vie là-bas ? Et comment et pourquoi vous êtes-vous installé en France ?

Damien Pass : Oui je suis né à Canberra et j’ai grandi à Sydney. J’adorais le théâtre et j’ai participé à beaucoup de spectacles. Vers quinze ans, j’ai remporté un concours avec un monologue de Bottom, issu du Songe d’une nuit d’été de Benjamin Britten, dont le prix était des cours de chant et de danse. J'ai ainsi débuté les cours particuliers de chant et j'ai participé à plusieurs comédies musicales sans penser que j’avais une voix d’exception. C'est mon professeur de chant qui m'a immédiatement dit que j’avais une voix lyrique et rare car elle était puissante et surtout très grave. Il m’a encouragé à découvrir l'opéra. Ma première expérience fut La Bohème à l’Opéra de Sydney et j’ai été complètement séduit. Après six mois de cours, il m’a présenté à son « mentor » un professeur américain, qui s’appelle Richard Miller, pour voir comment développer une voix de basse à seize ans. Mr Miller a également entendu ce potentiel en moi et surtout mon envie de communiquer et de m'exprimer. Il m’a proposé une bourse pour faire mes études avec lui dans son Conservatoire à Oberlin, dans l’Ohio aux Etats-Unis. Je n’étais pas sûr d’arrêter le théâtre, mais je voulais voyager et voir le monde. Après quelques années de technique, de théorie et d'entraînement sur mon oreille, j’ai chanté le rôle de Budd dans Albert Herring de Britten. Ça a été le déclic et j'ai commencé à adorer le chant, dès que c’était réellement connecté avec le jeu. Etant l'une des seules voix graves du Conservatoire, et doté d'une grande envie de jouer et d'une certaine aisance sur scène, je me suis retrouvé dans tous les spectacles, essentiellement dans des rôles de basse.

Sinon je suis arrivé en France vraiment par hasard. Christian Schirm m’a entendu à New York dans un spectacle du Yale Opera où j’ai fait mon Master. Il m’a invité à auditionner pour l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris. Je suis venu à Paris pour la première fois pour cette audition à l'issue de laquelle, la directrice de casting Elizabeth Pezzino m’a proposé une place. Je ne parlais pas un mot de français mais j’aime l’aventure et j’ai dit oui pour une saison à l’Opéra Bastille. Puis finalement les saisons se sont enchaînées... Je me suis investi dans l'apprentissage du français, je me suis fait mes premiers amis et ma carrière s'est lancée en France et en Europe. Les projets que l'on me proposait ici étaient artistiquement plus intéressants que ceux proposés aux États Unis. Malgré moi, je suis tombé amoureux de la France et de Paris : j’ai obtenu la nationalité française et j’ai abandonné tout projet de retour en Australie.

On vous a beaucoup entendu à l’Opéra de Dijon où Laurent Joyeux vous a donné plusieurs fois votre chance…

L’Opéra de Dijon est très spécial pour moi. C’est Lilo Baur, la metteuse en scène suisse, qui m’a présenté à Laurent au moment où il cherchait un Barbe-bleue pour Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. Elle appréciait mon jeu de scène et était convaincu que mon âge ne posait pas de problème.  Laurent hésitait en raison de mon jeune âge et, avouons-le, de mon accent australien encore fort à l'époque (rires) ! Je suis venu à Dijon sans même un air en français à présenter. J’ai entendu cinq basses auditionner avant moi, ils chantaient des grands airs de Gounod, de Massenet, de Berlioz etc. Je suis monté sur scène et j’ai dit « je n’ai préparé aucun air en français, mais j’ai appris le rôle de Barbe-Bleue ce week-end, et je peux donc vous chanter ça, ainsi que la mélodie « Beau Soir » de Debussy ». Laurent et son équipe sont venus me voir tout de suite après dans ma loge pour me proposer trois rôles, dont Barbe-Bleue, et je suis retourné ensuite à Dijon pour de nombreux rôles. A chaque fois, je me suis senti en confiance, soutenu par Laurent, mais aussi Matthieu Dussouillez à l’époque où il travaillait à l'Opéra de Dijon avant de prendre en main la destinée de l’Opéra national de Lorraine.

Vous avez déjà participé à trois des sept ouvrages qui composent l'opéra-fleuve « Licht » de Karlheinz Stockhausen à la Philharmonie de Paris. C’est important pour vous la musique contemporaine ?

Pour moi, c’est avant tout le travail, la découverte et la création autour de la musique, quelle que soit la période, qui sont importants. L'œuvre de Stockhausen oblige sans cesse à un travail de recherche et de réinvention, comme l'a d'ailleurs fait François-Xavier Roth dans le Pelléas et Mélisande lillois. Alponse Cemin, pour qui je témoigne d'une grande admiration et amitié, m’a proposé de chanter Luzifer avec l’ensemble « Le Balcon ». J’ai été immédiatement séduit par ce personnage. Maxime Pascal et Benjamin Lazar m'ont beaucoup aidé à l'apprentissage de cette musique aussi créative que complexe. Stockhausen a été une révélation pour moi : c'est un aventurier de la musique...

Vous venez en effet d’interpréter le rôle du Médecin dans Pelléas et Mélisande à l’Opéra de Lille dans le cadre d’une vidéo-captation. Comment cela s’est-t-il passé, notamment en ce qui concerne le travail avec Daniel Jeanneteau, le metteur en scène du spectacle ?

Je reste très investi dans le théâtre, donc le travail avec Daniel est passionnant. Il est intelligent et curieux. Il laisse les choses se développer organiquement et n'impose rien. Dans un travail détaillé des motivations de chacun des personnages, et de chacune des situations, il laisse notre propre langage corporel s'exprimer.

Et de manière générale, quel est votre lien avec la musique française ?

Ce que j’aime le plus, c'est le texte. Ca a été mon premier lien fort avec la musique française. J’ai commencé avec « L’invitation au voyage » mis en musique par Henri Duparc. C’est drôle comment les langues influencent notre façon de chanter. Le français est une langue somptueuse et tellement agréable en bouche. Les nasales et les appuis des longues phrases en français, qui effraient parfois les chanteurs qui aiment les cinq voyelles en italien, moi m’inspirent et j’essaie de tout utiliser jusqu’au bout.

Avant ce Pelléas, vous deviez chanter le rôle de Pistola (dans Falstaff) dans ce même Opéra de Lille, mais la crise sanitaire vous en a empêché. Comment traversez-vous cette période qui, depuis un an, est surtout constituée d’annulations et de reports ?

Écoutez, le plus difficile a été avril et mai 2020. Chaque jour, je devais faire face à un coup de fil ou un mail d'annulation. C'était à chaque fois un deuil pour moi, mais dès que cela a été possible, nous avons repris les répétitions pour notre « Licht » à la Philharmonie avec Maxime. Cela a été une joie de retrouver les autres artistes, comme cela a été le cas avec cette belle équipe réunie à Lille, dont beaucoup sont des amis. Je suis reconnaissant de chaque moment artistique partagé, comme je suis reconnaissant d'un après-midi passé avec un ami ou d'une ballade au parc des Buttes Chaumont. J'essaie de faire preuve de résilience même si la frustration s'exprime parfois. Je pense souvent à tous les artistes, et chaque jour qui m'est offert de vivre de ma passion, de partager et de découvrir aux côtés des autres, est un jour gagné.

Malgré tout, gardez-vous espoir ? Quels sont vos projets immédiats et vos rêves à plus long terme ?

Bien sûr que oui, et j'ai d'ailleurs profité de cette période difficile pour retravailler ma technique et ma voix, mais aussi pour réfléchir à mes envies et pour me reposer. Je vais aller jusqu’au bout de notre projet « Licht » avec le Balcon. Luzifer sera à la Philharmonie de Paris chaque année pour un nouvel opéra. Je vais aussi travailler avec René Jacobs à l’Opéra Ballet des Flandres pour le rôle de Belshazzar dans l’ouvrage éponyme de Georg Friedrich Haendel. Je suis très fan de Haendel, et de la gymnastique pour la voix qu'il offre. J’ai hâte, par ailleurs, de découvrir le travail vers lequel le metteur en scène Clément Cogitore va nous emmener. S'agissant de mes rêves, cela serait d’incarner un jour le personnage de Golaud et, quand j’en aurai l'âge, celui d'Arkel… J’aimerais bien aussi travailler davantage de rôles en anglais, comme Nick Shadow dans The Rake’s Progress de Stravinsky (encore un diable...), ou encore Bottom dans Le Songe d'une nuit d'été de Britten, qui incarne finalement le début de mon histoire…

Un souvenir, une anecdote en guise de conclusion ?

A dix-sept ans, j'avais décidé d'organiser ma première représentation lyrique devant mes camarades de lycée à Sydney, mais aussi devant ma famille et l'ensemble de mes professeurs. Il s'agissait d'un air autour de l’histoire d’un lion : « The Lion Song ». Une fois sur scène, envahi par le tract, j'ai oublié toutes les paroles, et j'ai donc décidé d'interpréter l'ensemble du morceau sur une seule parole « Rooaarrr », à savoir le rugissement du lion... J'étais en train de mourir intérieurement, mais comble du sort, personne n'a réfléchi au fait que, s'agissant d'un Lion, la chanson pouvait comporter d'autres paroles. Ca a donc été un premier succès, sauf pour mon professeur de chant qui est resté rouge de honte et de colère ! (rires)

Interview réalisée en mars 2021 par Emmanuel Andrieu

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading