Salzbourg et son temps : les œuvres contemporaines du festival

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Si le Festival de Salzbourg évoque parfois le strass et les stars des scènes lyriques, il est aussi un lieu de création artistique, laissant sa place à la musique contemporaine – d’abord à sa marge, puis intégrée à son programme global pour mieux « donner aux grands créateurs musicaux de notre temps la place qu’ils méritent ». Dans une sixième et dernière partie de notre tour d’horizon du centenaire de la manifestation salzbourgeoise, nous évoquons « cette ambition créatrice qui fait du festival un véritable lieu culturel ».

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Qui pense au Festival de Salzbourg pensera d’abord à ses stars et à son public fortuné. À part dans les pages de la brochure annuelle, les festivaliers peuvent très bien ignorer que le festival, depuis l’origine et avec des interruptions, est aussi un lieu de création artistique, au-delà de la simple interprétation musicale.

C’est pendant le mandat de Gérard Mortier, de 1992 à 2001, que la musique contemporaine a été le plus vivement mise en lumière. À son invitation, un festival dans le festival a été mis en place par deux jeunes administrateurs culturels, Tomas Zierhofer-Kin et Markus Hinterhäuser. Cette position marginale était due aux frilosités issues de la longue glaciation des décennies précédentes en matière de création, mais elle était aussi un gage de liberté : les programmes de ces années Mortier, et plus encore celui de l’année 2000 centré sur la question de la modernité, sont en la matière d’une audace et d’une créativité qui n’en finit pas de susciter l’admiration.


Pierre Boulez

La musique contemporaine n’était pourtant pas totalement absente pendant les décennies précédentes. Si Wozzeck de Berg apparaît comme d’une inadmissible modernité pour beaucoup de spectateurs et de décideurs en 1951, une œuvre de Pierre Boulez (sous sa direction) est présentée au festival dès 1960, aux côtés d’œuvres de Stockhausen et Webern. Certes, malgré quelques créations prestigieuses, Salzbourg ne joue pas dans la définition des tendances du temps le même rôle que Darmstadt ou Donaueschingen, mais le festival n’a naturellement pas vocation à concurrencer des manifestations aussi spécialisées. En 1922, c’est pendant la troisième édition du festival que la Société Internationale de Musique Contemporaine a vu le jour, en présence de Bartok, Hindemith, Webern et bien d’autres ; Richard Strauss en est le parrain, et des concerts ont lieu pendant le festival… mais en marge de la programmation officielle. Même avant l’annexion de l’Autriche en 1938, la part de la musique moderne reste très réduite au Festival, malgré la création mondiale d’Hélène d’Égypte de Strauss.

« (...) il ne s’agit pas de participer à la création de mouvements nouveaux, mais de donner aux grands créateurs musicaux de notre temps la place qu’ils méritent. »

Après le départ de Mortier, la musique contemporaine a conservé une bonne partie de la place qu’il avait su lui ménager. Elle est désormais intégrée dans le programme global du festival, avec souvent une série de concerts pour elle seule, mais aussi quelques efforts pour l’intégrer au reste du programme – comme le festival affiche chaque année un opéra plus ou moins contemporain, ces séries sont souvent en relation avec l’opéra de l’année. De 2007 à 2011, l’actuel intendant du festival, Markus Hinterhäuser, y était déjà revenu pour y assurer la programmation des concerts : la série des Continents, consacrée d’abord à des compositeurs comme Sciarrino ou Rihm avant une dernière année transversale, reste marquante par le soin apporté à sa conception d’ensemble et aux liens entre concerts. La mission du festival en matière de création musicale est somme toute assez simple : il ne s’agit pas pour lui de participer à la création de mouvements nouveaux, mais de donner aux grands créateurs musicaux de notre temps la place qu’ils méritent ; la musique classique est affaire de canon, et la mise en avant par le festival constitue en quelque sorte la confirmation que tel ou tel grand compositeur d’aujourd’hui a sa place dans le canon musical aux côtés de Mozart ou d'Igor Stravinsky. Il est réjouissant de constater que la musique contemporaine, notamment dans l’espace restreint de la Kollegienkirche, ne s’y joue désormais plus devant des salles vides, signe que le travail des intendants successifs a fini par payer ; lorsque la musique contemporaine se faufile dans le reste de la programmation du festival, y compris à l’opéra, elle n’est plus un épouvantail pour le public.

Mais le lien de Salzbourg avec son temps ne se limite pas à la musique contemporaine : nous en avons parlé dans un autre article, le festival n’est naturellement pas imperméable aux grandes évolutions politiques du monde qui l’entoure, pour le meilleur et souvent pour le pire. Mais le festival est aussi en rapport avec d’autres arts que la musique et les arts traditionnels de la scène : le chorégraphe Jan Lauwers a ainsi été chargé de mettre en scène et en danse Le Couronnement de Poppée en 2018 ; surtout, le recours à des artistes plasticiens est une pratique ancrée à Salzbourg depuis longtemps, souvent en relation avec les musées et galeries de la ville. Gerard Mortier avait ainsi fait venir des artistes comme Eduardo Arroyo (De la maison des morts, spectacle présenté bien plus tard à l’Opéra Bastille) ou Jörg Immendorf (The Rake’s Progress), et il travaillait régulièrement avec des artistes pour qui mise en scène et arts visuels étaient un tout indissociable, comme Herbert Wernicke ou Achim Freyer. Comme dans tant d’autres domaines, l’impulsion donnée par Mortier continue jusqu’à aujourd’hui à irriguer les programmes du festival, même si ses successeurs ont parfois voulu se démarquer à tout prix de cet héritage : Rebecca Horn a ainsi créé les décors et la mise en scène pour un opéra de Sciarrino en 2008 ; Jonathan Meese pour la création de Dionysos de Rihm en 2010, avant même que le festival de Bayreuth ne songe à lui pour un Parsifal finalement tombé à l’eau. Salzbourg vit, c’est certain, de ses riches mécènes et de ses stars, la perception commune n’est pas fausse ; mais seule cette ambition créatrice fait du festival un véritable lieu culturel, et il ne serait sans elle qu’un parc de loisir pour élites mondiales.

Dominique Adrian

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