Festival de Salzbourg, de salle en salle

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Salzbourg est indissociable de son festival, et le Festival « vit en symbiose avec la ville ». En cent ans d’existence, le Festival s’est progressivement installé dans la plupart des hauts lieux salzbourgeois et jusqu’à profondément modeler la physionomie de la cité autrichienne. Nous poursuivons notre tour d’horizon du centenaire du Festival de Salzbourg, « de salle en salle ».

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Et au milieu coule une rivière… La plupart des salles principales du Festival sont sur la rive gauche de la Salzach, rivière alpine très canalisée qui se jette dans l’Inn, mais les deux plus anciennes sont sur la rive droite, et le festivalier doit zigzaguer entre les touristes qui font leurs selfies sur la passerelle Mozart, inévitable pour aller d’une salle à l’autre.

Les salles de la rive droite n’appartiennent pas au festival, entre autres parce qu’elles ont été construites avant sa fondation, à l’époque où Salzbourg n’était qu’une petite ville endormie à l’écart des grandes évolutions de son temps. Mais le culte mozartien était alors en pleine expansion, et la fondation Mozarteum, créée en 1880, avait l’ambition de se doter d’une salle de concert conforme à ses ambitions. La grande salle du Mozarteum ne peut certes se comparer en faste et en taille avec des salles contemporaines comme celle du Musikverein de Vienne : il n’y a que 800 places et les espaces publics sont étroits même comparés à cette faible capacité. Elle n’en est pas moins, de toutes les salles régulièrement utilisées par le festival, celle qui possède l’atmosphère la plus chaleureuse et la plus intime. Elle n’est pas trop petite pour des concerts d’orchestre, mais elle peut aussi accueillir les plus délicats murmures de la musique de chambre.


Grande salle de la Fondation Mozarteum © ISM/Christian Schneider

Le Landestheater, qui n’accueille aujourd’hui plus que du théâtre parlé, n’a quant à lui rien à voir avec le destin culturel exceptionnel de la ville, bien au contraire. Le bureau Fellner et Helmer a construit des dizaines de théâtres en Europe centrale, souvent dans des petites villes, dans un style néo-baroque qui ne lésine pas sur le décoratif (l’Opéra de Zurich est sans doute le plus connu des mélomanes), et ce petit théâtre de 700 places, aux dimensions un peu mesquines, est à l’image de ce qu’était Salzbourg, ville de moins de 30 000 habitants à la fin du xixe siècle.

Les débuts du festival, eux, ont eu lieu sur l’autre rive, qui est encore aujourd’hui le cœur du festival : c’est d’abord la place de la cathédrale qui a été mise à contribution, après négociations tendues avec l’archevêque ; on y joue, en 1920 comme aujourd’hui, la pièce de Hugo von Hofmannsthal Jedermann – les gradins d’aujourd’hui accueillent plus de 2500 spectateurs, avec une majorité d’Autrichiens pour qui c’est bien plus qu’un spectacle, mais qui ne participent pas forcément au reste du festival.

Mais l’histoire immobilière du festival commence vraiment avec la création du Festspielhaus, « salle du festival ». En 1922, la première pierre d’un Festspielhaus avait été posée dans le parc du château de Hellbrunn, à quelques kilomètres au sud de Salzbourg, mais ce n’est que l’un des projets pour la construction d’une telle salle qui ont échoué. C’est en plein centre-ville historique que le Festival trouve finalement son port d’attache : un vaste complexe militaire, mêlant casernes et manège d’équitation, est devenu en un demi-siècle un ensemble de trois grandes salles.


Haus für Mozart © Salzburger Festspiele / Andreas Kolarik


Felsenreitschule © Salzburger Festspiele / Andreas Kolarik

La plus ancienne, ouverte en 1925, s’appelle d’abord simplement Festspielhaus, à l’emplacement de l’actuelle Haus für Mozart, ouverte en 2006 avec le projet (raté) d’en faire une salle idéale pour les opéras de Mozart. Elle est la sixième salle construite à cet emplacement, résolument trop étroit pour une salle de taille raisonnable ; la forme de boîte à chaussures stricte n’est pas très audacieuse et les galeries latérales, du point de vue acoustique, de la visibilité comme du simple confort, laissent beaucoup à désirer.
L’autre grand défaut de la Haus für Mozart est qu’elle doit partager ses espaces publics avec une autre des grandes salles historiques, limitant nécessairement leur exploitation : la Felsenreitschule, en français Manège aux rochers, est située à l’emplacement d’un manège couvert d’équitation aménagé à la fin du XVIIe siècle, lieu de spectacle en même temps que d’exercice militaire. Il en reste un décor unique au monde : quand c’étaient les chevaux qui s’y ébattaient, le public pouvait les admirer depuis 96 arcades creusées dans la pierre, sur trois rangées ; aujourd’hui, ces arcades forment un spectaculaire fond de scène souvent utilisé à bon escient comme décor permanent d’opéra. Longtemps dévolue aux spectacles grand format de Max Reinhardt, la salle accueille un opéra pour la première fois en 1948 ; aujourd’hui, c’est d’abord l’opéra du xxe et du xxie siècle qui y est joué, même si le plus grand événement salzbourgeois de ces dernières années, La Clémence de Titus par Peter Sellars et Teodor Currentzis, y a également été donné. Sellars avait notamment su tirer profit des dimensions atypiques de la salle : la scène est toute en longueur, avec une faible profondeur, et l’absence de cage de scène limite fortement les possibilités d’effets scéniques ; le risque principal pour les metteurs en scène est de vouloir l’occuper à tout prix, au risque de surcharger le décor au détriment de la lisibilité.


Großes Festspielhaus © Salzburger Festspiele / Andreas Kolarik

La plus grande salle du festival, le Großes Festspielhaus, a fait dès sa construction changer le festival de dimension, ce qui valait bien les efforts considérables nécessités pour trouver la place nécessaire : les espaces publics de la salle sont certes installés dans une ancienne caserne, mais l’essentiel de la salle elle-même a été quant à elle excavée dans la roche de la colline du château. La salle est inaugurée en juillet 1960 par Le Chevalier à la Rose dirigé par Herbert von Karajan, qui prend ainsi possession d’un outil à la mesure de ses ambitions salzbourgeoises. Même à l’opéra, le chef reste nettement visible depuis le parterre, comme si la scène devait nécessairement céder le pas au célébrant en fosse ; en configuration de concert, le vaste espace scénique peut accueillir les plus vastes orchestres et chœurs du répertoire. Comme à la Felsenreitschule, la largeur de la scène et de la salle est frappante ; à l’époque où on invente le Cinemascope, ce format panoramique inhabituel témoigne du sens du grand spectacle propre à Karajan. La visibilité est si essentielle dans la conception de la salle que le parterre lui-même est en forte pente, tout comme le balcon qui ne le recouvre qu’à peine. La salle se distingue par sa polyvalence, même si la musique de chambre ou le Lied, lorsqu’ils s’y retrouvent du fait d’un interprète particulièrement prestigieux, y sont beaucoup moins à l’aise que les grands effectifs orchestraux ; cependant, l’usage de la salle est lui aussi grevé par une importante servitude, celle d’accueillir les représentations de Jedermann quand la pluie rend la place de la cathédrale inutilisable : il faut donc garder libres tous les créneaux correspondant à ces spectacles.

L’empreinte du Festival, cependant, ne se limite pas à ces grands lieux, même si le festivalier y passe le plus clair de son temps : il faut parfois sortir de la ville pour aller dans l’ancienne saline de Hallein pour y voir des grandes productions de théâtre, et on a pu découvrir de ce fait des lieux insolites comme une halle de foire-exposition, un lycée professionnel du bâtiment, ou plus classiquement le grand amphithéâtre de l’université ; l’amateur de musique contemporaine est étrangement voué à passer beaucoup de temps dans une jolie église baroque du centre-ville, la Kollegienkirche. Tout ceci constitue naturellement l’exception et non la règle pour un festival dominé par les grands noms et les grands lieux, mais leur usage et leur diversité montrent bien à quel point le festival vit en symbiose avec une ville dont il a profondément modelé la physionomie.

Dominique Adrian

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