Pierre Dumoussaud : «Je me nourris beaucoup du public»

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Werther à Vichy et Fantasio à Montpellier en 2018, La Belle-Hélène à Lausanne et Hamlet à Nantes en 2019, ou très récemment Le Voyage dans la Lune à Montpellier et Pelléas et Mélisande à Rouen, chacune des directions du jeune chef français Pierre Dumoussaud a soulevé notre enthousiasme ! Il était donc temps pour Opera-Online d’aller à la rencontre de cette baguette d’exception…

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Opera-Online : Qu’est-ce qui vous a attiré vers l’opéra, genre dans lequel vous vous êtes spécialisé et pour lequel vous êtes très sollicité dans l’hexagone ?

Pierre Dumoussaud : En fait, j’ai découvert l’opéra assez tard dans mon parcours de musicien. La première fois que j’ai abordé ce genre, c’est quand j’ai assisté Marc Minkowski au Festival d’Aix sur le Don Giovanni mis en scène par Dmitri Tcherniakov, en 2013. Cela a été une plongée assez vertigineuse dans cet univers-là, de voir notamment toute l’infrastructure et le monde qu’il faut pour monter une production d’opéra. Si dans le symphonique auquel j’étais habitué, tout peut tourner un peu autour de la place du chef (dans l’espace comme dans l’interprétation), dans l’opéra il n’est plus que le maillon d’une grande chaîne, ce qui a toujours été et continue d’être une grande leçon d’humilité pour moi. Certes, le chef garde une position centrale à la tête de l’orchestre, mais il se met aussi au service des voix et de la production. Je suis très admiratif à la fois des chanteurs et des univers que sont capables de créer les metteurs en scène, qui sont de vrais créateurs là où les chefs sont à mon avis d’abord des interprètes. Au-delà des considérations stylistiques liées à la partition, que je vais bien sûr essayer de défendre, je me mets à l’écoute des chanteurs et des metteurs en scène pour arriver à un travail le plus achevé possible. Le fait de travailler comme en troupe avec ces différents artistes me fait trouver mon métier de chef plus humain, celui de chef symphonique étant plus « solitaire » et introspectif. Mais ce sont deux approches qui se complètent totalement dans ma pratique.

Ces trois dernières années, on vous a entendu diriger uniquement de l’opéra français : Werther à Vichy, Fantasio à Montpellier, La Belle-Hélène à Lausanne, Hamlet à Nantes, et très récemment Le Voyage dans la Lune à Montpellier et Pelléas et Mélisande à Rouen. C’est votre répertoire de prédilection ?

Ma victoire au Concours International de Chefs d’Orchestre d’Opéra organisé par l’Opéra Royal de Wallonie en 2017 m’a mis un vrai pied à l’étrier, même si j’avais déjà assisté Minkowski de nombreuses fois un peu partout en France et en Europe. J’ai reçu ce prix comme un grand cadeau, et à chaque fois qu’une maison d’opéra m’engage pour diriger un ouvrage, je mesure le grand honneur qui m’est fait. Sinon, le répertoire est venu naturellement car je suis français, et quand je vais diriger à l’étranger ça fait vraisemblablement sens qu’on invite un chef français pour ce répertoire-là. Quand j’ai par exemple été diriger Mignon de Thomas à la Bayerische Staaatsoper de Munich, j’étais très fier d’avoir cette mission de défendre notre répertoire national, et de défendre la langue française chantée à l’étranger. J’ai longtemps dit à cor et à cri que je ne voulais surtout pas me spécialiser, et qu’avant de choisir mon péché mignon j’avais besoin de « goûter » à tout, et puis j’ai fini par accepter le fait qu’on puisse me reconnaître un savoir-faire dans ce domaine. Ça me permet de creuser le sujet du style et de la langue, ce qui me plaît beaucoup, d’autant que le genre est si vaste et varié (opéra-bouffe, opéra-comique, opéra dramatique etc.) que je crois ne jamais pouvoir m’en lasser. C’est une case qui me permet d’être identifié et qui me laisse en même temps énormément de liberté. Maintenant, j’ai également été très heureux quand on m’a offert l’opportunité de diriger Don Carlo (NDLR : à Bordeaux et nous y étions), mais aussi Madama Butterfly, Lucia di Lammermoor ou encore The turn of the screw

En ce qui concerne le dernier ouvrage que vous venez de diriger avec brio à Rouen, qu’est-ce qui en fait sa singularité à vos yeux et sous quel angle avez-vous décidé de l’aborder ?

Tout chef – a fortiori français – a forcément une relation très spéciale avec Pelléas, car c’est une partition assez « accablante » quand on l’ouvre pour la première fois : d’abord le langage est formidablement complexe, et puis il y a tant de références, ce n’est pas le même genre de défi que lorsqu’on on me confie Les P’tites Michu de Messager qui n’a pas été joué depuis des décennies. C’est le genre d’ouvrage qui vous oblige à vous poser la question de ce que vous allez pouvoir apporter et dire sur l’œuvre au mieux, ou juste souligner… Il se trouve que je viens de diriger deux fois Pelléas en très peu de temps, à Bordeaux (NDLR : en novembre dernier) et à Rouen (NDLR : il y a seulement quelques jours...). Ces deux productions se sont terminées presque de la même manière, en un projet de disque à Bordeaux et en une captation audiovisuelle à Rouen. Au final, j’ai eu la responsabilité de porter deux projets avec un rayonnement beaucoup plus large que prévu initialement. Par ailleurs, je me nourris beaucoup du public et j’ai une foi profonde dans le spectacle vivant. J’aime beaucoup me dire que le public ne réentendra jamais ce qu’il vient d’entendre dans une salle de concert ou d’opéra, et c’est une adrénaline très particulière.
Quant à Pelléas proprement dit, avant de considérer l’ouvrage comme une charnière, même si c’en est une par ailleurs, je vois d’abord l’œuvre comme le dernier grand opéra romantique français, qui est un de mes répertoires préférés, et c’est sous cet angle que j’ai voulu l’aborder. A Bordeaux, on a donné l’ouvrage sans les Interludes - que Messager a demandé à Debussy d’ajouter à la partition au tout dernier moment car les équipes de l’Opéra-Comique n’avaient pas le temps de réaliser les changements de décor... -, et à Rouen, en revanche, on a retenu les Interludes intégraux, et leur découverte m’a conforté dans l’idée que l’on était dans du romantisme tardif à l’état pur. Et quand l’on sort de ces pages de quasi-récitatif permanent, l’expression symphonique de l’orchestre s’avère tout simplement fabuleuse.

Comment contourner la question, mais que vous inspire la fermeture des théâtres et comment le vivez-vous ?

Je vous ai déjà partiellement répondu en disant que je fais ce métier pour le public, un public en « présentiel », pour des gens qui vont au spectacle après une journée de travail, et qui sont à la recherche d’émotions fortes à vivre. Je suis aussi très sensible à l’idée de travailler pour un territoire et le public de ce territoire. Il est capital que l’on puisse continuer à travailler, et il faut louer tous les efforts que font toutes les maisons d’opéra en France comme partout à travers le monde en ce sens : ces enregistrements audio ou vidéo permettent un « entraînement physique » essentiel, car on a vite fait de « se rouiller » quand on ne pratique pas son métier de chef ou de chanteur. Je me sens donc formidablement privilégié de continuer à exercer ma passion, d’autant qu’à titre personnel j’ai été finalement assez peu atteint par les vagues successives d’annulations dues à la Covid-19 jusqu’ici. Je crois surtout qu’il faut être patient et que l’on va bien finir par sortir de ce tunnel. Pour ma part, je tâche aussi de me garder de rentrer dans les commentaires de nature politique ou médicale : ce n’est ni mon rôle ni ma sensibilité, et je patiente en me tournant vers ma famille et les partitions que j’aurai bientôt à aborder...

En espérant qu’ils se réaliseront, quels sont les futurs projets qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

Je devais faire mes débuts à l’Opéra-Comique avec la reprise de La Belle-Hélène dans la mise en scène de Michel Fau que nous avons créée en 2019 à Lausanne, et c’est une grande tristesse car c’est bien évidemment une maison mythique pour le passionné de musique romantique que je suis. Mais c’est comme ça, et il y aura bien d’autres occasions. L’autre grande étape sera mes débuts au Palais Garnier, pour du ballet, un genre que j’ai souvent abordé à Bordeaux (Giselle, Roméo et Juliette etc.), et pour lequel j’ai toujours ressenti des affinités. À Paris, ce seront des ballets de Roland Petit, et j’ai hâte de découvrir les lieux de l’intérieur, mais plus encore cette compagnie de danse extraordinaire, qui est sans doute la meilleure du monde. Nous autres musiciens avons beaucoup à apprendre d’eux, de leur labeur mais aussi de leur humilité. Pour ce qui est de la saison suivante, elle n’arrête pas de se construire et de se déconstruire, et ça bouge tellement que je n’ose pas trop me prononcer dessus. Beaucoup de choses en 21/22 disparaissent encore, remplacées par les productions reportées pendant l’année 2020, et par exemple le grand titre avec lequel je devais retourner à l’Opéra national de Grèce pour l’ouverture de la saison 21/22 vient de passer à la trappe, au bénéfice d’un projet reporté… Sinon je ne peux pas encore vous dire où, mais je vais retrouver Werther la saison prochaine, et c’est une grande source de joie et d’excitation car c’est un opéra que j’adore et qui sera une fois de plus servi par une distribution extraordinaire. Et puis il y a bien sûr la tournée du Voyage dans la Lune, qui j’espère va encore mûrir et trouver peu à peu sa forme la plus aboutie. Je le redirigerai en avril à l'Opéra de Toulon, si les choses s’améliorent d’ici-là. Et un enregistrement discographique est prévu en août avec l’Orchestre national de Montpellier et en partenariat avec le Palazetto Bru-Zane : une version intégrale absolue de ce pur chef d’œuvre offenbachien, que l’on a malheureusement dû réduire à deux heures à Montpellier, mais dont la version originale dure pas moins de six heures ! Au disque, on va tout enregistrer, toutes les pages de la partition et le moindre couplet, et j’ai vraiment hâte de ça… Et on réfléchit déjà, quand je reprendrai l’ouvrage à l’Opéra de Marseille en décembre 21, à en donner une version plus « étoffée »...

Propos recueillis à Bordeaux le 2 février 2021 par Emmanuel Andrieu

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