Michel Fau signe une Belle-Hélène potache à Lausanne

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Laurent Pelly, au tournant des années 2000, avec la complicité de Marc Minkowski, avait révélé tout un pan de l’univers de Jacques Offenbach, jusqu’alors assez négligé : la finesse, la part d’émotion qui vient poindre sous la gaudriole et le pastiche. Le comédien-metteur en scène Michel Fau – après avoir mis en scène Dardanus de Rameau à Bordeaux en 2015, Ariadne auf Naxos à Toulouse en début d’année et Le Postillon de Lonjumeau à l’Opéra-Comique un peu plus tard – poursuit avec La Belle-Hélène la construction de son style, vers un kitsch assumé, et offre un spectacle très divertissant. Les décors de carton-pâte où l’estompe règne, les costumes affriolants aux couleurs criardes et les coiffes délirantes avec gerbes de plumes (signés Daniel Belugou) forment un univers délicieusement parodique, où l’émotion a cependant peu de place. Le décor quasi unique du spectacle (signé Emmanuel Charles) symbolise bien cette démarche : un temple grec à la base évasée surplombe un grand escalier pentu digne des Folies-Bergères entouré des enfilades d'hôtels particuliers, le tout agrémenté de nuages en toiles peintes dans le plus pur style Grand Siècle. Le grand portrait de Jupiter qui emplit le frontispice du temple se lève parfois pour donner un espace supplémentaire à la scène, et ajoute ainsi à la fluidité des entrées. Il permet des perspectives et jeux de lumières qui ravissent l’œil, et évitent l’ennui malgré un seul changement de décor au dernier acte, les immeubles laissant la place à la plage de Nauplie. Au début de l’ouvrage, les lumières de Joël Farbing recréent presque les éclairages à la bougie du théâtre de Molière.

Dans ce cadre, la mezzo nantaise Julie Robard-Gendre – déja applaudie dans le rôle à Avignon en 2015 – joue à fond la carte de la parodie, surjouant la tragédie classique dans la veine d’une Rachel ou de Sarah Bernhardt, du fait de la « fatalité », avec des robes à panier et des coiffes hautes. Elle incarne une Hélène très « vamp », particulièrement convaincante dans son investissement dramatique constant, avec son timbre chaud et profond, remarquable de projection. Julien Dran, perruque blonde et maintien princier, portant aussi bien la tunique blanche ou bleue que l’habit de Pan avec ses jambes de bouc ou la robe rose de l’augure barbu, est un Pâris proche de l’idéal : clair d’élocution, séduisant de timbre. Il chante son air du Jugement comme une histoire finement contée, sans nous priver d’aigus étincelants, délivrant d’incroyables contre-Mi (!) dans « Je la vois, elle dort ». Le ton parodique dans la tyrolienne du dernier acte l’amène à prendre de jolis risques tant physiques que vocaux quand il émet quelques notes volontairement fausses, comme l’orchestre l’avait fait auparavant. Seul l’Agamemnon parfait de Christophe Lacassagne se hisse sur les mêmes hauteurs, acteur-chanteur de grand relief, le reste de la distribution étant seulement honorable, car le beau timbre de basse du Calchas empanaché de Jean-Claude Sarragosse s’élime un peu dans les aigus de son seul air, sans parler du contre-ténor Paul Figuier qui, à la place du mezzo attendu d’Oreste, semble sorti d’une parodie d’opéra baroque : ce qu’on y gagne en loufoquerie, on le perd en beauté vocale. Jean-Françis Monvoisin incarne un Achille benêt, comme les deux Ajax en casque et bedaine rembourrée de Pier-Yves Têtu et Hoël Troadec, tandis que se distinguent les Parthénis et Loena de Laurène Paterno et Béatrice Nani. Michel Fau est le centre de gravité de la mise en scène, en Ménélas attifé en statue de la liberté, et son sens du bouffe fait merveille avec une autodérision piquante (la scène où il semble perdre son texte et n’entend pas le souffleur est succulente). Il agrémente le tout de citations musicales charmantes (Carmen, Werther, etc.) mais il déséquilibre les ensembles par son chant étique (le trio patriotique du troisième acte particulièrement), nous ramenant à l’époque où des comédiens-chanteurs étaient considérés comme suffisants pour Offenbach.

Le jeune chef français Pierre Dumoussaud – qui nous avait tant enthousiasmés dans Hamlet à Nantes en début de saison – possède de l’énergie à revendre : sa baguette alerte et son attention permanente au plateau insufflent beaucoup de dynamisme à l’ensemble. Le Sinfonietta de Lausanne y répond de manière juste et impliquée, à l’instar du Chœur de l’Opéra de Lausanne, toujours très bien préparé par Jacques Blanc. Bref, on s’amuse beaucoup dans cette production finalement bien plus traditionnelle que l’on ne l’aurait imaginée, mais derrière l’humour potache, un peu de profondeur n’aurait cependant pas déparé…

Emmanuel Andrieu

La Belle-Hélène de Jacques Offenbach à l’Opéra de Lausanne, jusqu’au 31 décembre 2019

Crédit photographique © Alan Humerose

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