Un Fantasio fortissimo pour les Fêtes à Montpellier

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Hier sonnait au doux son, non pas des clochettes du traineau du Père Noël mais de celles du bouffon du roi, la reprise à Montpellier de Fantasio dans la mise en scène de Thomas Jolly créée pour l’Opéra Comique au Châtelet en 2017, déjà reprise plusieurs fois, dont à Genève en novembre 2017. Un très beau cadeau qu’offre la maison montpellieraine à son public… y compris sourd et malentendant !

En effet, nous sommes alertés sur le panneau de surtitrages que ces derniers ne seront pas tout à fait comme à l’accoutumé : ils seront adaptés pour ce public spécifique. Nous lisons donc durant l’Ouverture : « (Doux) », « (Allegro – Enjoué et léger) », « (Mystérieux) », « (Allegro – Joyeusement) », ou encore « (Fortissimo – Solennel) », transposant ainsi l’atmosphère musical dans les surtitres et appuyant l’illustration scénique. Ces indications apparaîtront tout au long de la soirée, explicitant également qui parle et, bien entendu, les dialogues dits en plus de ceux chantés. S’il y a eu quelques petits soucis techniques, comme l’apparition des mauvaises paroles au mauvais moment ou leur succession trop rapide pour rattraper le retard pris suite à une trop grosse pause, et si un ou deux détails n’ont pas forcément été retranscrits, l’intention est plus que louable et l’on regrette qu’elle ne soit pas plus reprise afin d’ouvrir encore davantage l’art lyrique à tous les publics. D’autant plus que ce spectacle très esthétique et visuel a de quoi plaire, l’opéra n’étant pas que la musique mais tout aussi ce qui la nourrit, et ce qu’elle nourrit également (du livret à la mise en scène, du jeu aux lumières ou aux décors…). Nous saluons donc cette très belle initiative, qui n’est peut-être qu’un début…

Est-ce parce que le spectacle était ouvert aux spectateurs sourds et malentendants que l’Orchestre national Montpellier Occitanie a tant « crié » sous la baguette de Pierre Dumoussaud ? Dommage, car la musique d’Offenbach est belle et sans doute n'est-il pas nécessaire de la jouer de façon si tonitruante du début à la fin. Le chef semble totalement oublier les chanteurs sur la scène et fait fi de l’équilibre entre la fosse et le plateau. Il n’offre toutefois pas pour autant une lecture sans nuances. Elles sont simplement hurlées aux spectateurs. On regrette donc un manque de retenue globale et l’on aurait beaucoup aimé la même interprétation, quelques décibels en moins…


Rihab Chaieb (Fantasio) ; © Marc Ginot

Sheva Tehoval (Elsbeth) et Rihab Chaieb (Fantasio); © Marc Ginot

Heureusement pour lui, il a en face un plateau vocal exceptionnel qui parvient malgré tout à se faire entendre, quand bien même ses nuances ne sont pas forcément suivies par les instruments. Commençons donc par le nom que l’on retient de cette soirée, celui du rôle-titre : Rihab Chaieb, Fantasio superlatif. Il n’était pourtant pas forcément aisé de passer derrière Marianne Crebassa et son interprétation déjà magistrale. La mezzo soprano canado-tunisienne parvient pourtant à relever le défi haut la main. Son air d’entrée, « Voyez dans le nuit brune », est un véritable enchantement et montre d’emblée une projection impressionnante, une ligne de chant limpide, une voix de poitrine exceptionnelle, une diction impressionnante… Bref, une véritable voix qui marque l’ouïe et la mémoire ! Il y a dans les médiums un petit grain qui rappelle la magie des vinyles : rien n’est lisse et « sans âme ». Ici, le chant s’expand dans de multiples dimensions, amenant parfois une profondeur supplémentaire par une agréable « porosité » s’alliant à la clarté générale. Quant au jeu, il est pleinement investi, donnant  vie au personnage de Fantasio, attachant anti-héros dans l’univers d’Offenbach et de Thomas Jolly, le rendant aussi consistant que crédible, tant dans son ivresse que dans sa fantaisie, son sérieux, ses rêveries ou sa malice. Seul petit bémol : si la prononciation dans le chant ne souffre pas de reproche, les dialogues parlés ne sont pas toujours compréhensibles. Comme si la mezzo-soprano cherchait à perdre son accent québécois (qui ressort pourtant parfois de manière charmante) afin de mieux se faire comprendre, mais que les mots se bousculaient parfois pour sortir. Il faut dire qu’il n’est pas simple de passer du parlé français au chanté. Au final, ce nom est à retenir et l’on espère revoir rapidement cette artiste sur les planches françaises.

Elle trouve en Sheva Tehoval une Elsbeth à la hauteur de son Fantasio. La soprano belge est en effet une princesse de premier ordre aux vocalises impressionnantes et à l’agréable vibrato. Là aussi, la prononciation est exemplaire, les aigus sont tout aussi solides que les graves, et la complicité avec sa partenaire est évidente. Leurs duos, dont « Quel murmure charmant », sont de purs exemples de cette magie particulière qui naît de la rencontre de deux voix faites pour s’entendre… et être entendue ensemble. Scéniquement, elle donne une véritable consistance au personnage dont le piège serait d’en faire une simple rêveuse, un peu creuse. On en est loin ici et l’on sent toute la tragédie et le drame vécus par la princesse devant sacrifier son bonheur à des fins politiques.

Entourant ce superbe duo, la foule de personnages mérite aussi des éloges. Bien que le prince de Mantoue d’Armando Noguera soit quelque peu « braillard » (mais peut-être est-ce dû au volume sonore de la fosse), il faut lui reconnaître un timbre solaire, là aussi une très belle prononciation, ainsi qu’un jeu au ridicule parfaitement assumé sans jamais passer la limite de l’excessif. A ses côtés, son « ami intime » le Marinoni d’Enguerrand de Hys souffre de toute l’ampleur du prince, ce qui n’est pas malvenu compte tenu des personnages, mais parvient tout de même à s’imposer dans son air « Reprenez cet habit mon prince » qu’il livre avec brio. Julien Veronèse campe pour sa part un beau roi de Bavière, aux graves royales. La Flamel d’Alix Le Saux souffre pour sa part du manque d’écoute de la fosse, ce qui est bien dommage car on entend malgré tout ce timbre charmant et un très beau vibrato que l’on aimerait moins affaibli par l’orchestre. Le jeu, quant à lui, reste truculent et apporte là aussi un comique savamment dosé. Quant aux compères de Fantasio, Spark, Facio et Hartmann, interprétés respectivement par Régis Mengus, Sahy Ratia et Xin Wang, ils forment un bel ensemble. Une mention plus particulière cependant pour le premier qui offre une belle projection, y compris suspendu la tête à l’envers, tandis que la prononciation du dernier ne permet malheureusement pas de comprendre ses propos. Enfin, le truculent Rutten de Bruno Bayeux vient clore la liste de ces beaux comprimari aux côtés d’un chœur de l’Opéra en grande forme et très efficace.


Fantasio, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Quant à la mise en scène de Thomas Jolly, elle s’avère des plus réussies. Nous l’avons véritablement redécouverte et l’avons encore plus appréciée que lorsque nous l’avions vue au Châtelet. L’univers très Tim Burton rappelle notamment Les Noces funèbres et son allure blafarde et terne de la vie subie par tous qui s’oppose aux couleurs du finale et de la folie, synonyme de bonheur ici comme le laisse entendre la chanson des fous. La poésie et la féérie relevées par notre collègue Emmanuel Andrieu semblent encore plus présentes ce soir, notamment grâce à l’illumination du lustre de la salle et au travail de lumières d’Antoine Travert et Philippe Berthomé. La taille de la scène, plus petite qu’à Paris, permet également de voir davantage de détails et l’on bascule aisément dans ce monde atypique.

Une très belle redécouverte en somme de cette production qui n’en finit pas de nous enchanter, et une véritable chance pour le public montpelliérain qui, en plus de la beauté visuelle, trouve dans cette production un bouquet d’interprètes comme on en entend rarement, Rihab Chaieb en tête. A ne pas manquer !

Elodie Martinez
(A Montpellier, le 21 décembre)

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