Chronique d'album : Tragédiennes, de Véronique Gens

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Vendredi dernier sortait chez Erato un coffret réunissant les trois enregistrements de Véronique Gens et des Talens Lyriques, menés par Christophe Rousset, consacré aux tragédiennes de l’Opéra français, balayant ainsi  les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Une belle initiative qui permet de retrouver ces enregistrements pour certains, de les découvrir pour d’autres.

Bien que les enregistrements datent de 2005, 2008 et 2011, ils restent incontestablement parmi les références dans les différents registres défendus et n’ont rien perdu de leur superbe déjà remarqué lors de leurs parutions. La sensibilité de l’interprète transparait à travers la cinquantaine d’airs et d’extraits sélectionnés, offrant de riches nuances selon l’héroïne incarnée, véhémente, passionnée, ou bien blessée et bouleversante. Le premier disque, articulé autour des tragédiennes baroques, offre par exemple à Armide un legato savamment dosé qui permet de ne pas douter de l’origine baroque du personnage tout en lui conférant une dimension supplémentaire. Difficile également de ne pas noter la profondeur et la douleur présentes dans « Mes yeux, fermez-vous à jamais » du Carnaval de Venise de Campra. Rameau est bien entendu très présent lui aussi, avec Phèdre et son « Cruelle mère des amours », ou encore Télaïre et Argélie. Suivent des noms moins connus : Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, Jean-Marie Leclair et Pancrace Royer. Ces extraits permettent de (re)découvrir ces œuvres moins entendues et de compléter le riche portrait dressé non pas de la mais bien des tragédiennes.

Le deuxième disque reprend là où s’était arrêté le premier, à savoir par Gluck. Si Iphigénie en Aulide et Armide closent les héroïnes baroques, Alceste (de 1776) ouvre ce nouvel opus qui s’étend jusqu’à Berlioz et qui montre avec douceur le passage entre l’art de la déclamation et l’art lyrique plus chanté. Rameau s’invite d’ailleurs lui aussi dans cet opus avec Les Paladins et l’on s’étonne que l’Orphée et Eurydice de Gluck ne soit représenté que par deux extraits instrumentaux, magistralement interprétés par les Talens Lyriques et Christophe Rousset qui tantôt déchaîne les furies, tantôt berce avec bonheur les ombres apaisantes. L’air d’Eurydice, « Fortune ennemie », n’aurait-il pas mérité lui aussi une petite place ? Certainement la sélection a-t-elle été difficile et l’air a peut-être été écarté faute de pouvoir inclure l’ensemble des « tragédiennes » dans un disque déjà fort riche. L’autre interrogation vient d’autres choix de personnages. En effet, si Cassandre et Néris ont leur place en tant que « tragédiennes », elles sont généralement interprétées par des mezzo-sopranos, voire des contraltos. On s’étonne donc d’entendre ces airs, « Les Grecs ont disparus ! » et « Ah ! Nos peines seront communes » dans la bouche de la soprano. Pourquoi ne pas avoir choisi l’un des nombreux airs de Médée plutôt que celui de sa suivante, Néris (certes absolument magnifique et marquant) ? On regrette alors d’autant plus que le livret fourni dans le coffret soit réduit au minimum, n’apportant aucune explication et se contentant de regrouper les extraits sélectionnés, sans aucune présentation, avec toutefois les paroles et leur traduction anglaise.

Le troisième disque, intitulé quant à lui « Les Héroïnes romantiques, Tragédiennes 3 », nous permet d’entendre une Médée : celle du Thésée de Gossec. Difficile en effet d’imaginer un tel opus sans l’héroïne grecque. C’est toutefois par l’Ina d’Ariodant de Méhul que s’ouvre l’enregistrement, avec son récit suivi de son air. L’atmosphère n’est en effet plus tout à fait la même et nous sentons le basculement dans le romantisme amorcé par Les Troyens de Berlioz (à qui nous venons de consacrer un dossier) que nous retrouvons d’ailleurs ici avec Didon et son « Ah ! Je vais mourir… Adieu, fière cité », habituellement interprété là-aussi par une mezzo-soprano mais tellement poignant ici et admirablement exécuté, la voix de la soprano atteignant de beaux graves. Nous retrouvons également Gluck, présent sur les trois disques, avec Iphigénie en Tauride. Meyerbeer et Massenet sont bien entendu eux aussi représentés avec Le Prophète et Hérodiade. Point de Manon donc, et c’est au Don Carlos de Verdi de venir clôturer ce triptyque par l’air d’Elisabeth de Valois, « Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde ».

Ponctuant les nombreux airs chantés par Véronique Gens, les Talens Lyriques offrent quelques interludes musicaux bienvenus et exécutés avec finesse sous la baguette de Christophe Rousset qui parvient à maintenir le même niveau d’excellence d’un registre à l’autre, offrant multitude de nuances, respectant chaque œuvre, ses intensités, ses passions, ses longueurs parfois nécessaires ou, au contraire, ses fureurs. Un accompagnement qui se montre également à l’écoute de la soprano, modulant ses effets avec ceux de la voix, maintenant l’équilibre délicat les unissant l’un et l’autre.

Un beau coffret qui devrait ravir tout un chacun, permettant de voyager à travers le Temps pour rencontrer, découvrir, redécouvrir ou simplement réentendre avec plaisir ces personnages féminins forts réunis ici sous le termes de « tragédiennes » qui sont autant de masques que revêt l’artiste avec tout le talent que nous lui connaissons. Les différentes dates d’enregistrements et les choix faits montrent pour leur part l’évolution de cette voix exceptionnelle qui, au fil des ans, a su oser non seulement des aigus mais aussi des graves parfois inattendus mais toujours savamment maîtrisés, sans jamais toutefois que la technique ne vienne empiéter sur l’interprétation. Seul regret, le livret qui aurait mérité d’être enrichi de quelques notes. Rien qui n’empêche donc le grand plaisir de l’écoute de ce triptyque réuni pour la première fois !

Elodie Martinez

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