Melody Louledjian : « C’est aussi au travers de l’art que l’identité d’un peuple survit »

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Nous aurions dû entendre la brillante soprano française Melody Louledjian dans le rôle de Norina (Don Pasquale) le 31 décembre au Nouvel Opéra de Fribourg (Suisse), puis pas plus tard que le lendemain 1er janvier au New Year Festival de Gstaad en récital, mais les aléas de la vie en ont décidé autrement. Nous n’avons en revanche pas annulé l’interview que nous avions prévu de réaliser dans la très chic station alpine, et nous avons ainsi pu lui poser nos questions sur son parcours, son attachement à l’Arménie dont elle est originaire, son passage par la Jeune troupe du Grand Théâtre de Genève, son rapport aux réseaux sociaux ou encore ses rêves de rôles…

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Opera-Online : Quel a été votre parcours ? Pourquoi le chant lyrique ?

Melody Louledjian : La musique fait partie de ma vie depuis aussi loin que je puisse m’en souvenir. J’ai commencé le piano à l’âge de 4 ans, et lisais la musique avant de lire le français - ma professeure m’avait appris à lire les notes grâce aux couleurs ! Le piano fut véritablement mon premier amour. J’ai toujours chanté, des chansons, des comédies musicales. C’est à l’âge de 16 ans que j’ai poussé la porte de la classe de chant lyrique du conservatoire de Nice. Je cherchais une récréation, j’y ai trouvé un coup de foudre. Je me suis prise au jeu, je me suis laissée totalement prendre par la dimension du théâtre présente dans l’opéra. Puis les choses sont allées très vite...

Vous êtes d’origine arménienne. L’Arménie est une incroyable pépinière de talents en matière lyrique, comment l’expliquez-vous ?

La langue doit y être pour beaucoup. Elle forme les muscles de la langue, du palais, positionne la voix et le larynx dans une position certainement propice au chant lyrique. Il y a aussi une tradition du chant très forte et très présente depuis des millénaires dans cette culture. Cela fait partie de l’ADN de ce peuple. Et enfin - c’est une hypothèse très personnelle -, j’imagine qu’un peuple ayant connu un destin si douloureux a besoin de façon inconsciente de transcender au travers des arts et de la musique en particulier, des blessures et des peines transgénérationnelles innommables et incommensurables. C’est aussi au travers de l’art que l’identité d’un peuple survit et s’affirme, encore et toujours.

Vous avez fait partie de la jeune troupe du Grand Théâtre de Genève. Que vous a apporté cette expérience ?

Deux années au sein du Grand Théâtre à été une période singulière de ma vie professionnelle. La stabilité géographique, la confiance d’un théâtre sur un moyen terme, les habitudes quotidiennes sont autant de facteurs qui m’étaient plutôt inhabituels. Je m’y suis sentie « chez moi » durant ces deux années, avec la chance d’être distribuée dans de très nombreuses productions et dans des rôles souvent de premier plan. Avec cette sensation de « se poser », l’esprit est plus enclin à la concentration, au véritable travail de fond. Cette tranquillité et la sérénité d’esprit m’ont permis de m’épanouir artistiquement et vocalement au fil des rôles. J’ai aussi eu la chance de travailler avec de grands chefs et metteurs en scène, et de côtoyer sur scène des chanteurs d’un niveau stratosphérique. Et tout cela est très très inspirant.

Vous semblez à l’aise dans tous les répertoires et l’on a pu vous entendre ainsi à la fois dans de l’opérette, du belcanto, de la musique baroque ou de la musique contemporaine…

Oui, je fais partie de ces artistes qui ont un besoin quasi vital de se nourrir de plein de mets différents. C’est cette variété qui enrichit véritablement mon être, et qui inspire techniquement et artistiquement chaque style abordé. Au fond, la base du geste vocal reste toujours le même : la constance de la ligne de souffle, la détente laryngée, la projection et l’investissement dramatique dans chaque ligne et chaque mot. Disons que chaque style permet ensuite de développer davantage certains paramètres et de mettre en valeur certaines compétences. J’ai certainement une préférence pour le belcanto et le vérisme car le développement vocal et la souplesse qu’exigent ces répertoires me fascinent. Mais l’opérette, où il faut jouer, parler et danser à la fois me plait quasiment tout autant, par la diversité des compétencesqu’elle requiert. La musique contemporaine est également un champ incroyable de liberté et d’invention où tout est à créer et à s’approprier sans contraintes - si ce n’est la difficulté de l’apprentissage d’une partition souvent difficile tonalement ou rythmiquement. Je peux faire miens chaque note, chaque mot et chaque silence, sans le poids d’aucune référence.

Vous venez juste de chanter votre première Norina dans Don Pasquale au Nouvel Opéra de Fribourg. Comment cela s’est-il passé avec le rôle, vos collègues, le metteur en scène ?...

C’est mon troisième opéra de Donizetti, après Viva la Mamma au Grand Théâtre de Genève en 2018 (nous y étions) et Lucia di Lammermoor à l’Opéra de Manille en 2019. Je retrouve bien sûr dans le rôle de Norina cette souplesse des lignes vocales et cette beauté qui se dégagent naturellement de cette écriture belcantiste, ainsi que la puissante dramaturgie de Donizetti. La farce est hilarante et satirique à la fois. Une comédie est toujours moralisatrice, dans le fond. Et Norina est la grande maitresse de cette entourloupe. Alternant la baffe et le sucre, elle rend fou Don Pasquale et je ne vous cacherai pas que jouer un tel personnage est littéralement jouissif. La mise en scène de Jeanne Pansard Besson étant relativement épurée, elle nous laisse un champ immense à consacrer au jeu d’acteur. L’écoute de chacun est optimale, les réactions, les pensées et les enjeux sont poussés au maximum. L’entente entre les quatre principaux protagonistes est excellente (NDLR : le spectacle court jusqu'à aujourdhui, dimanche 9 janvier), et je dois ajouter que la conscience de la chance que nous avons eue d’avoir pu jouer, malgré les conditions actuelles difficiles dues au Covid, a décuplé notre plaisir de jouer ensemble et notre investissement !

Que pensez-vous des réseaux sociaux ?

J’ai arrêté depuis bien longtemps d’y porter un sentiment. C’est un paramètre, une constante avec laquelle nous devons désormais faire. Il faut l’accepter, simplement. Ils font partie de notre métier pour se promouvoir, pour « montrer que l’on existe ». Je joue le jeu, comme beaucoup. Avec amusement, souvent, avec exaspération, parfois. Ils permettent une merveilleuse diffusion d’une efficacité inégalable. Ils suscitent également la créativité et l’inspiration ! Une réalité est cependant effrayante, celle des fameux algorithmes. On touche, je pense, à la limite de la substitution de l’homme (et de son âme) par la machine. Un algorithme qui censure L'Origine du monde de Gustave Courbet, l’affiche du dernier film d’Almodóvar représentant un téton en guise d’allégorie de l’œil d’une mère, ou encore qui classe une performance d’art total que j’ai réalisée il y a quelques mois mêlant voix, danse et peinture dans la catégorie « pornographique », et inéligible à la sponsorisation car l’on y voit des parties dénudées du corps, c’est selon moi extrêmement grave ! C’est l’essence de notre humanité, ici au travers de l’art, qui est menacée. Ce n’est pour moi ni plus ni moins qu’un diktat numérique au service d’une société de plus en plus moralisatrice et pudibonde.

Vous intéressez-vous à d'autres choses que la musique ?

Bien sûr ! Je suis passionnée par de nombreuses formes d’art. La peinture, la céramique, le stylisme ou encore la fabrication ou la restauration de meubles. Je suis une grande rêveuse, mais surtout, une grande manuelle. Depuis quelques années, j’investis également beaucoup de temps à la réalisation vidéo. Je réalise des portraits d’artistes, de petits documentaires sur des évènements artistiques - comme par exemple, les concerts d'Unisson d’octobre 2020 et juin 2021 - ou encore des festivals de jazz. Je réalise évidemment aussi de nombreux projets vidéo personnels, comme cette performance d’art total citée plus haut.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune chanteur ou à une jeune chanteuse qui débute sa carrière ?

Je lui dirais d’être persévérant, pugnace, courageux et patient. De ne jamais perdre de vue la qualité vocale et artistique. Cela doit rester son mantra, son travail quotidien et la base de chacune de ses démarches. Et enfin de savoir ce dont il ou elle a besoin pour être véritablement heureux... et de tout faire pour le réaliser !

Quels sont vos projets... prises de rôles ou rêves de rôles ?

J’aurai le grand bonheur de sortir le 27 février prochain un nouvel enregistrement, en duo avec le pianiste Giulio Zappa, pour le label Klarthe. Nous avons eu cette envie folle de réunir et d’enregistrer les romances en français de Gioacchino Rossini. Ce disque sortira à l’occasion du 230e anniversaire de la naissance de Rossini. Je chanterai aussi pour la première fois le Requiem Allemand de Brahms sous la direction de Gergely Madaras à la Philharmonie de Liège début avril. Je donnerai également, d’ici le mois de juillet, une dizaine de récitals en France et en Suisse,, avec différents programmes. Quant à ms rêves de rôles.. j’aimerais chanter ces personnages qu’invite l’évolution naturelle de ma voix dans un répertoire désormais plus lyrique : Luisa Miller, Mimi dans La Bohème, Marguerite dans Faust ou encore Thaïs... Je suis prête ! 

Propos recueillis en janvier 2022 par Emmanuel Andrieu

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