L’héritage fédérateur d’Eva Kleinitz à l’Opéra national du Rhin en 2020-21

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En ces temps incertains pour le spectacle vivant et les conditions de sa reprise, l’annonce de saison 20-21 de l’Opéra national du Rhin est teintée d’optimisme. La maison alsacienne, reprise par Alain Perroux en janvier suite à la terrible disparition d’Eva Kleinitz l’année dernière, a pu constituer une programmation grâce aux fondations robustes consolidées par l’ancienne directrice et au concours de Bertrand Rossi, directeur par intérim jusqu’à fin 2019. Un panel de neuf nouvelles productions lyriques (dont deux pour le jeune public) portant la trace de l’ « amour asymétrique », ponctuera un calendrier toujours désireux d’aller à la rencontre des publics, des scolaires et des institutions, dans une ambition locale, régionale, nationale et européenne.

Le festival multidisciplinaire ARSMONDO reprendra ses quartiers nomades en mars-avril pour célébrer le Liban, après une édition 2020 dédiée à l’Inde et interrompue par l’épidémie de coronavirus. On pourra ainsi assister à la création mondiale d’Hémon, du compositeur Zad Moultaka (également à la mise en scène, aux décors et aux costumes) et du librettiste Paul Audi, librement inspirée de l’Antigone de Sophocle. Le fiancé (éponyme) d’Antigone (Raffaele Pe) ne se donnera pas la mort, mais questionnera l’ordre établi par ses incertitudes défiant la loi de Créon (Tassis Christoyannis) et l’honneur d’Antigone (Judith Fa). Eurydice (Béatrice Uria Monzon) complètera le chassé-croisé de ces deux couples, dirigé par le chef Bassem Hakiki.

En début de saison, Solveig (L’Attente) rendra un autre renversement de point de vue. Le dramaturge Henrik Ibsen avait demandé une musique à Edvard Grieg pour sa pièce Peer Gynt, variation ironique et cruelle sur l’ambition. Le romancier Karl Ove Knausgård et l’homme de théâtre (Calixto Bieito revisiteront l’œuvre en une « passion symphonique » contée sous l’œil de Solveig (interprétée par Mari Eriksmoen), la jeune femme délaissée attendant fidèlement l’homme qui lui est destiné. Eivind Gullberg Jensen portera la baguette dans cette coproduction entre Bergen, Copenhague, Bilbao, Vilnius, Göteborg et l’Iceland Symphony Orchestra, incluse au festival Musica.

Cio-Cio-San espère elle aussi le retour de Pinkerton dans Madame Butterfly de Puccini, qui sera signé de Mariano Pensotti. Ce dernier avait ressuscité un autre destin poignant de femme ignorée à l’Opéra national du Rhin en 2019 : Beatrix Cenci de Ginastera. Le chef Giuliano Carella clôturera la saison postérieure à celle qu’il a ouverte, avec un plateau vocal composé de Brigitta Kele, Leonardo Capalbo, Tassis Christoyannis, Marie Karall et Loïc Félix.

Dans Samson et Dalila, on assiste aussi à l’amour (ou semblant d’amour) entre deux cultures qui ont peu en commun. Marie-Ève Signeyrole revient à Strasbourg et Mulhouse pour l’opéra politique de Saint-Saëns, après son Don Giovanni choc en 2019. Massimo Giordano et Katarina Bradić incarneront le célèbre couple, aux côté du Grand Prêtre de Jean-Sébastien Bou et de l’Abimélech de Patrick Bolleire, quand Ariane Matiakh conduira les forces orchestrales.

Le récit biblique fera place au conte populaire, aussi riche en interprétations, avec le délicieux Hansel et Gretel de Humperdinck, pendant les Fêtes. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sera dirigé par son directeur musical Marko Letonja. Les enfants (Anaïk Morel et Lenneke Ruiten), leurs parents (Markus Marquardt, Irmgard Vilsmaier), la sorcière (le ténor Spencer Lang), ainsi que le Marchand de sable et la Fée rosée (Hélène Carpentier) seront bien sûr tous au rendez-vous dans la version de Pierre-Emmanuel Rousseau.

Dans Alcina, la magie façonne un monde en pain d’épices pour adultes et un amour manipulateur. Serena Sinigaglia va pouvoir enfin dérouler sa proposition scénique sur un cycle entier de représentations, après l’annulation sanitaire des dates à l’Opéra national de Lorraine et à l’Opéra de Dijon en mars et avril 2020. L’Orchestre symphonique de Mulhouse défendra la partition de Haendel sous la baguette Christopher Moulds. Les sorts d’Alcina et Morgana, respectivement campées par Ana Durlovski et Hélène Guilmette, interagiront avec Diana Haller, Marina Viotti, Tristan Blanchet, Arnaud Richard et Clara Guillon.

La dévitalisation par l’amour surplombe par ailleurs La Mort à Venise, le dernier opéra de Benjamin Britten d’après la nouvelle de Thomas Mann qui avait inspiré deux ans plus tôt le plus célèbre film de Luchino Visconti. Gustav von Aschenbach est un écrivain en séjour à Venise en 1911 pendant l’épidémie de choléra. L’attraction esthétique et philosophique (en rapport avec la Grèce antique), physique et obsessionnelle, envers un adolescent à qui il ne parlera jamais, le mènera à sa perte. Toby Spence chantera le rôle-titre, entouré de Scott Hendricks, Jake Arditti, Peter Kirk et Laurent Deleuil. Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil feront leurs débuts à l’Opéra national du Rhin, dans cette production où Jacques Lacombe agira sur le pouvoir musical.

Les récitals avec piano de deux ténors (Pavol Breslik et Mark Padmore), deux sopranos (Eva-Maria Westbroek et Joyce El-Khoury), une mezzo Karine Deshayes et un baryton (Matthias Goerne) rendront cette saison vocale plus séduisante encore. Les « Heures lyriques » permettront de partager un moment avec l’Opéra Studio, le Chœur et la Maîtrise, à Strasbourg, Mulhouse et Guebwiller. En outre, la saison symphonique et chambriste de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg et de l’Orchestre symphonique de Mulhouse suivra les grandes lignes de la saison opératique. La formation des chanteurs dépassera les frontières par le biais de l’ « Opéra trinational », une initiative franco-germano-suisse de coopération entre les théâtres et les conservatoires de Strasbourg à Bâle, en passant par Fribourg.

Les rendez-vous jeune public ne s’arrêtent pas en si bon chemin : on peut citer « Avec mon cous(s)in à l’Opéra » pour les 7-12 ans (et même une session pour les 0-2 ans) et les « Mercredis découverte », sans oublier les spectacles Gretel et Hansel et Cenerentolina avec les artistes de l’Opéra Studio.

On vous laisse enfin découvrir aussi l’étonnante saison de ballet, qui fait la part belle aux évolutions sociétales, aux compositeurs et au cinéma, avec la même passion communicative !

Thibault Vicq

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