Un Don Giovanni riche mais indigeste à l'Opéra national du Rhin

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C’est à un opéra d’un genre nouveau qu’Eva Kleinitz (tragiquement disparue ce mois-ci…) et Marie-Eve Signeyrole convient les spectateurs de l’Opéra national du Rhin avec ce Don Giovanni qui sort radicalement des sentiers battus : un opéra participatif qui abolit les frontières entre chanteurs et spectateurs, entre fantasme et réalité. La soirée commence bien avant le début du spectacle, en bas des marches du théâtre, où les futures victimes de Don Giovanni interpellent les spectateurs et les invitent à assister à la soirée directement sur scène ! Une trentaine d’entre eux assisteront ainsi au spectacle de l’intérieur, jusqu’à reproduire le jeu des acteurs, dont cette séance de dégustation de poires belle-Hélène dégoulinantes de chocolat à mains nues à la fin du I. Entre temps, une femme se sera tailladée les veines devant un Don Giovanni impavide, Donna Elvira aura méthodiquement saccagé la voiture du libertin avec un club de golf après l’avoir taguée d’un « Sac à foutre ». Leporello joue les maitres de cérémonie et, micro en main, demande au public « Selon vous, Don Giovanni est-il coupable ? », chacun y allant de sa propre opinion, avec une majorité de « Oui ! » cependant… Plus tard, après l’entracte pendant lequel chaque spectateur se voit offrir un masque à l’effigie de Don Giovanni/Nikolay Borchev, ils invitent les spectateurs à s’en munir, tandis qu’au même moment tous les serveurs et serveuses du café attenant viennent proposer des glaces dans la salle en plein milieu de l’action… On aura bien évidemment droit à l’inévitable partouze, qui a cependant plus sa place ici que dans n’importe quel autre opéra… On arrêtera là la liste d’idées qui n’est pas loin d’égaler les 1003 femmes conquises par Don Juan en Espagne, mais si l’on n’adhère pas à tout et si la surcharge finit par écoeurer quelque peu et surtout laisser le spectateur sur le bord de la route, comment ne pas sortir de la salle soufflés par l’engagement physique (et psychologique) des divers protagonistes, chapeautés ici par une magistrale direction d’acteurs qui est la principale qualité (trop souvent déplorée ailleurs…) de Signeyrole.

Dans le rôle-titre, le baryton russe Nikolay Borchev - découvert in loco dans une production de La calisto il y a deux ans - campe un héros d’une beauté insolente, à la puissance érotique irradiante, qualités d’autant plus essentielles ici que ce Don Giovanni-là est plus vorace que jamais, doté d’un appétit de vivre et d’un engagement scénique peu communs. La basse autrichienne Michael Nagl offre un Leporello d’une incroyable versatilité, à l’aise dans toutes les situations (même les plus scabreuses : c’est lui qui donne la mort à son padrone, en l’empoisonnant…), et la voix n’est pas en reste, tout en puissance et nuances mêlées. Anna au timbre capiteux, la soprano originaire de Trinidad et Tobago Jeanine De Bique reste maîtresse de la situation jusque dans les chaînes de vocalises de son deuxième air « Crudele ! ». La mezzo suisse Sophie Marilley est une Donna Elvira qui devrait au contraire se mettre plus en retrait : certes elle brûle les planches, mais cela entraîne chez elle des problèmes d’intonation. De son côté, le ténor britannique Alexander Sprague offre un Don Ottavio au chant assez calamiteux, véritable caricature de ténor mozartien avec son souffle court et ses aigus en capitolade. La Zerlina sensuelle de la jeune soprano suisse Anaïs Yvoz plaît par la diversité de sa palette de couleurs et la franchise d’une émission toujours ronde. En revanche, son Masetto - incarné ici par le baryton ukrainien Igor Mostovoi - s’avère plus en retrait que le mois dernier ici-même dans Beatrix Cenci, et la voix manque ce soir de projection et d’éclat. Enfin, comme à son habitude, la basse belge Patrick Bolleire campe un Commandeur sonore à souhait.

Las, rien ne va plus en fosse, et le chef britannique Christian Curnyn apparaît ici plus spéculatif qu’inspiré. Les premières mesures de l’ouverture - tout le drame s’y trouve déjà - sont d’une désespérante platitude et par la suite, même dans les scènes d’action, on a bien souvent l’impression de faire du sur-place. On doit cependant admirer le travail accompli entre scène et orchestre : la coordination des deux est véritablement du grand art. Mais cela suffit-il à Mozart ?

Emmanuel Andrieu

Don Giovanni de W. A. Mozart à l’Opéra national du Rhin, jusqu’au 7 juillet 2019

NB : L'Opéra national du Rhin a depuis annoncé sur son site que Christian Curnyn est remplacé à la direction par Andreas Spering à partir du 23 juin et jusqu'à la fin des représentations

Crédit photographique © Klara Beck
 

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