Béatrice Uria-Monzon : « J’ai une appétence pour les héroïnes tragiques »

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Depuis trois décennies, Béatrice Uria-Monzon exerce son pouvoir magnétique sur les scènes du monde entier tant par sa voix chaude et cuivrée que par sa présence scénique et son jeu dramatique de premier ordre. À l’occasion de sa Gioconda au Théâtre du Capitole, nous sommes allés à sa rencontre pour évoquer avec elle le rôle qui a fait sa renommée, il s’agit bien sûr de celui de Carmen, mais aussi son incursion vers les emplois de soprano débutée il y a près de dix ans avec sa Tosca à l’Opéra d’Avignon. Nous ne pouvions pas faire l’impasse non plus sur sa lecture de ce rôle en or  pour toute chanteuse-tragédienne  qu’est La Gioconda, mais également sur son ressenti au sujet de la production d’Olivier Py dans laquelle elle avait déjà eu l’occasion de briller au Théâtre Royal de la Monnaie il y a deux ans.           

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Opera-Online : On le sait, le personnage de Carmen vous colle à la peau depuis près de trente ans. Comment votre regard a-t-il évolué sur ce rôle, et le reprendrez-vous un jour ou en avez-vous fini avec lui ?

Béatrice Uria-Monzon : Non, je ne le reprendrai pas, j’en ai fini avec Carmen. Je pense qu’on a toujours à apprendre d’un tel personnage, mais après 400 représentations, je pense qu’il faut aussi savoir laisser la place et il ne manque pas de jeunes talents pour prendre la relève. Je pensais faire mes adieux au rôle en juin 2022 au Stade de France mais le spectacle a définitivement été annulé.

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Béatrice Uria-Monzon nous raconte Carmen

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Quant au début de votre question, sachez que quand on me l’a proposé pour la première fois lors d’une audition à l’Opéra Bastille en 1991, j’étais terrifiée par le personnage parce que ce que j’en voyais n’était pas ce que je ressentais. Je veux dire que j’étais encore très timide et introvertie à l’époque et je ne me voyais pas rouler des yeux, mettre les mains sur les hanches et relever ma jupe. Mes références à l’époque, c’était Teresa Berganza et Julia Migenes, et je suis allée à l’audition sans vouloir les imiter, mais avec mes propres intentions musicales. Finalement, ça semble avoir convaincu et ça a été le début de l’aventure que vous connaissez. Après, sur les trente ans où j’ai interprété le personnage, ma vision n’a pas tant évolué que cela, c’est plutôt que d’un metteur en scène à l’autre, l’accent était mis sur des facettes différentes de l’héroïne. Moi j’ai toujours aimé l’idée qu’il y ait une faille chez cette femme, et que l’on ne doit pas la résumer à une femme forte et dominatrice qui écraserait les trois autres principaux personnages, car j'entends souvent dire que Don José est faible, Escamillo un fanfaron et Micaëla une nigaude, mais c’est faux. Carmen ne peut exister que parce que ces personnages sont forts aussi, et je dirais même qu'elle tire sa propre force d’eux. Pour la rendre humaine, je voulais montrer ses failles, et dans la séparation du dernier acte, j’avais par exemple à cœur de montrer qu’elle pouvait avoir du mal à quitter Don José.

Comment s’est passé votre changement de tessiture de mezzo à soprano. Est-ce une évolution naturelle de la voix ou plutôt un choix personnel pour pouvoir aborder de nouveaux répertoires ?

Ça s’est passé de manière très naturelle. Déjà plus jeune, je m’étais posé la question de savoir si je n’étais pas au fond soprano car j’ai toujours eu de la facilité dans l’aigu. Mais cette tessiture m’aurait fait perdre ma couleur de voix et son grain que l’on dit cuivré, riche et chaleureux. Et ce sont les rôles qui m’ont amenée petit à petit à changer de tessiture, avec notamment le rôle de Marguerite dans La Damnation de Faust qui, on le sait, est quelque peu à cheval sur les deux tessitures. Et puis il y eu Chimène dans Le Cid, Santuzza dans Cavalleria Rusticana, Didon dans Les Troyens, autant de rôles où je me sentais particulièrement à l’aise. Et un jour Raymond Duffaut m’a proposé de chanter Tosca à l’Opéra d’Avignon, et j’ai relevé le pari en apprenant le rôle. Mais arriver à chanter Tosca a été le fruit d’une évolution naturelle et d’un travail malgré tout, ma voix et tout mon corps me disaient que j’étais prête pour de nouveaux emplois.

Votre réponse rejoint notre troisième question, car on vous a beaucoup entendue dans le répertoire vériste ces dernières années (Mefistofele, Cavalleria Rusticana, Adriana Lecouvreur…). C’est un répertoire qui convenait à votre maturité vocale, mais aussi à votre tempérament ?

En effet, ce répertoire convient aux deux. Ma voix ne convient pas vraiment aux ouvrages de Mozart, du moins pour ce que l’on attend comme typologie de voix pour le défendre, et Rossini encore moins car je n’en ai pas la vocalité, ni l’aisance dans les vocalises, et ces personnages ne m’intéressent guère de toute façon, car ils nécessitent peu – voire pas – de dramatisme. Moi, j’ai une appétence pour les héroïnes tragiques, pour les femmes qui souffrent ! (rires)

Pourriez-vous décrire cette production dans laquelle vous interprétez le rôle-titre de la Gioconda à Toulouse, et nous parler de votre personnage ?

Je crois que ce rôle de la Gioconda est l’un des plus difficiles que j’ai eu à interpréter. Il est dur par son amplitude vocale qui est très étendue, où l’on passe de l’extrême grave à l’aigu en même pas deux mesures. Le personnage est tout le temps en scène pendant le quatrième acte, et elle doit y délivrer son grand air de bravoure, après tout un parcours aussi éprouvant qu’endurant. Mais c’est tellement bien écrit pour la voix, et puis c’est une femme qui me touche au plus profond de moi. Je l’admire pour sa générosité, pour le dévouement dont elle fait preuve vis-à-vis de sa mère, mais aussi pour l’amour qu’elle porte à Enzo alors qu’il en aime une autre. Elle est par ailleurs tout le temps harcelée par ce personnage monstrueux qu’est Barnaba, mais elle ne pense qu’à se dévouer aux autres, jusqu’à sacrifier ses propres sentiments pour qu’Enzo soit heureux. C’est une grande altruiste, mais tout ce qu’elle entreprend échoue, notamment le fait de protéger sa mère qui est assassinée par Barnaba, et la seule issue qui lui reste est le suicide...

Et le choix d’Olivier Py a été de montrer la Cité des doges sous son aspect le moins reluisant, loin de la Venise scintillante et colorée que nous vendent les cartes postales. On est de fait à une époque où tout est assez sombre, et surtout on se retrouve dans les bas-fonds de la ville, et pas place Saint Marc pour faire la fête pendant le Carnaval ! On est dans l’intrigue, la vengeance, la noirceur, le complot, et c’est un univers qu’affectionne beaucoup Olivier Py, et dans lequel il excelle particulièrement je dois dire...

Quels sont les autres grands rôles de soprano que vous aimeriez maintenant incarner ?

J’aimerai bien pouvoir aborder Leonora dans La Force du destin, mais aussi la seconde Prieure dans Dialogues des carmélites. En attendant, je vais avoir le bonheur de faire mes débuts dans le rôle de La Princesse étrangère dans Rusalka au Théâtre du Capitole. Sinon, j’adorerais reprendre le rôle-titre d'Adriana Lecouvreur. Ce qui est bien dans le fait de reprendre un rôle, c’est d’abord que l’on arrive plus détendu, que l’on maîtrise davantage, et que l’on peut aller plus loin dans la connaissance vocale et psychologique du personnage que l’on incarne. Je vais aussi reprendre le personnage de Gertrude dans Hamlet. d'Ambroise Thomas... Tout ça pour dire que j’ai autant de plaisir à reprendre d’anciens rôles qu’en aborder de nouveaux !

Propos recueillis en septembre 2021 par Emmanuel Andrieu

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