Un incroyable triomphe pour Plácido Domingo dans "I Due Foscari" à l'Opéra de Monte-Carlo

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Fidèle à sa mission de faire redécouvrir au public les ouvrages des « Années de galère » du jeune Giuseppe Verdi (les mots sont du compositeur), Jean-Louis Grinda et l’Opéra de Monte-Carlo – après notamment Ernani en 2014 ou I Masnadieri en 2018 – proposent cette fois une des œuvres parmi les plus mal aimées du répertoire verdien, I due Foscari. La découpe dramatique, le discours orchestral sont typiques du jeune Verdi : robuste et sommaire. L’écriture vocale est encore rattachée à l’école belcantiste ; les cavatines presque belliniennes, les cabalettes les plus ardues, les chœurs et les concertati les plus véhéments, s’enchaînent sans laisser à l’auditeur le temps de respirer. On décèle toutefois dans le dessin des protagonistes, les grandes figures de la maturité : le vieux Foscari dépossédé brutalement de son fils et de son trône, écrasé par le pouvoir et en proie aux sentiments les plus contradictoires, n’annonce-t-il pas déjà Simon Boccanegra et Philippe II dans Don Carlos ?


Placido Domingo (c) Alain Hanel

Après avoir déclaré forfait quinze jours plus tôt dans le rôle-titre de Belisario au Donizetti Opera Festival (nous avons rendu compte du concert dans ces colonnes), Plácido Domingo apparaît dans une forme inouïe, à l’orée de ses 80 ans, et s’avère l’étoile du spectacle. Un Domingo suprême, dans une splendide maturité qui défie le temps, et qui lui permet de conférer au vieux Doge toute la mélancolie que requiert cette figure, auquel il prête une infinie palette de couleurs et d’émotions. Sa voix de ténor désormais « barytonale » se prête merveilleusement au Verdi des sentiments déchirés, dont elle sait pénétrer de son souffle encore vivace les replis les plus secrets. Domingo chante avec un naturel infaillible : il chante le murmure, il chante le cri, et personne ne sait dire comme lui par le chant (à part peut-être Leo Nucci que nous avons entendu dans le rôle à Marseille en 2015), l’inquiétude d’une virilité assombrie et le désarroi existentiel. À la fin de son air final « Questo è dunque l’inique mercede », où son chant épouse les palpitations d’une âme torturée, un flot d’applaudissements de plus de cinq minutes est venu saluer la prestation de cet immense artiste.

Par bonheur, la soprano napolitaine Anna Pirozzi ne s’en laisse pas conter, d’autant qu’elle possède l’exacte couleur et la juste dimension vocale de ces héroïnes du premier Verdi. Des pages très dramatiques, comme la cavatine de fureur au premier acte (dont on a ici malheureusement coupé la cabalette), ou le grand plaidoyer auprès du Doge, reprennent avec la Pirozzi le chemin du belcanto. Le désespoir et la rage s’expriment avec cette noblesse d’accent, et ce contrôle du souffle emprunté par Verdi à Donizetti, sans rien perdre de l’intensité requise. Et surtout, on entend avec elle les trilles et les staccati, et ces extrapolations bienvenues dans le suraigu (quand bien même parfois un peu obtenues à l’arraché), selon la meilleure tradition.


Anna Pirozzi (c) Alain Hanel

Les Verdi de jeunesse réussissent également très bien au ténor italien Francesco Meli, après son Ernani à l'Opéra de Marseille en 2018 ou son Carlo VII (Giovanna d’Arco) à La Monnaie de Bruxelles l'an passé, les emplois de ténor romantique figurant dans ses exactes cordes (vocales). Il exploite ainsi adroitement les moments lyriques de son rôle d’exilé malheureux pour faire valoir le magnifique éclat d’un timbre de toute beauté. Dans la scène de ses adieux, après la barcarolle du chœur, il parvient à une grande douceur, tout en délivrant ses notes aigües avec une aisance toute d’ardeur. Enfin, dans le rôle (sacrifié) de Loredano, la basse russe Alexander Vinogradov est un véritable luxe, tandis que Giuseppe Tommaso (Barbarigo) et Erika Beretti (Pisana) remplissent plus que correctement leur office.

Coté fosse, l’interprétation de l’excellent chef italien Massimo Zanetti sait se libérer de la rudesse conventionnelle particulière au jeune Verdi, et traduire avec une grande intuition l’énergie et les raffinements cachés au fond de ce ténébreux drame du pouvoir et des passions. A la tête d’un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo des grands soirs, il propose à l’audience une fascinante lecture, depuis les terribles accords qui ouvrent le Prélude, en passant par la pureté et la couleur des pages lyriques, jusqu’à l’extraordinaire dialectique qui oppose en contrepoint le personnage du Doge aux chœurs (éblouissant Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo !), rendue ici avec un grandiose élan musical et dramatique.

Une soirée que l’on n’est pas près d’oublier !

Emmanuel Andrieu

I due Foscari de Giuseppe Verdi à l’Opéra de Monte-Carlo, le 5 décembre 2020

Crédit photographique © Alain Hanel

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