Streaming : Belisario ressuscité au Festival Donizetti de Bergame

Xl_bergamo-belisario-19-11-2020

Nous aurions dû, en ce 26 novembre 2020, être physiquement à Bergame pour assister à ce Belisario de Gaetano Donizetti donné dans un format concertant dans le cadre du festival que la cité lombarde dédie à son plus illustre enfant chaque année à la même époque. Mais l’entièreté de la manifestation musicale a malheureusement été annulée au profit d’une diffusion de ses principaux spectacles sur une chaîne payante, la Donizetti Web TV. L’édition 2020 offre également les deux raretés que sont Marino Faliero (nous y reviendrons) et Le Nozze in villa, tandis que la production de La Fille du régiment qui devait réunir Sara Blanch Freixes (Marie), Xabier Anduaga (Tonio) et Paolo Bordogna (Sulpice) est, quant à elle, reportée à 2021.

Créé au Teatro La Fenice de Venise en février 1836, c’est-à-dire entre son ouvrage le plus célèbre, Lucia di Lammermoor, et le très complexe Assedio di Calais, Belisario ne contient pas d’airs majeurs, facilement détachables du contexte musical, à la manière de Maria Stuarda. Le maître de Bergame est ici davantage intéressé par l’orchestration que par les solistes, et semble chercher des voies nouvelles, privilégiant ainsi les ensembles et donnant aux concertati une force dramatique que Giuseppe Verdi fera sienne un peu plus tard. L’ouvrage a aussi ceci de particulier que le rôle-titre est confié à un baryton, chose assez rare pour être relevée, et que l’intrigue est dénuée de toute intrigue amoureuse.
L’histoire est inspirée du personnage historique de Bélisaire, célèbre général byzantin du sixième siècle. Antonina, son épouse, le hait car elle est persuadée que celui-ci est responsable de la mort de leur fils. Elle le dénonce à l’empereur Justinien. À son retour d’une campagne militaire, Belisario fait grâce à ses prisonniers et l’un d’entre eux, Alamiro, décide de rester auprès de lui. À l’issue de son procès, Belisario est condamné à l’exil, après avoir été énucléé à l’aide d’un glaive. Alamiro, dont Belsario a fait son fils adoptif, se promet de le venger et prend la tête de l’armée ennemie. Irene, qui a accompagné son père dans son exil, découvre qu’Alamiro n’est en fait autre que son propre frère, que tous croyaient mort : celui-ci change alors de camp et prend alors la tête des armées grecques pour se battre contre les envahisseurs. Blessé dans la bataille, Belisario expire, tandis qu’Antonina exprime tardivement ses remords dans une de ces scènes finales typiques des ouvrages de Donizetti.

Dans le rôle-titre, pour Placido Domingo initialement annoncé mais qui a dû se retirer en dernière minute à la suite d’une indisposition (nous écrivions une brève à ce sujet), le baryton italien Roberto Frontali peut être considéré comme un vieux loup des scènes lyriques internationales, et si le poids des ans se fait désormais sentir dans certaines baisses de régime, avec un timbre qui n’a plus la richesse d’antan, le mordant de la voix comme son phrasé scrupuleux sont en revanche toujours là. L’acteur reste impressionnant et prête au vieux général aveugle et déchu une rare humanité, et des accents souvent déchirants comme dans le duo avec sa fille « Ah ! Se potesssi piangere » lors de son exil au II. Dans le rôle d’Antonina, sa compatriote Carmela Remigio se confirme une interprète idéale des héroïnes tragiques du répertoire belcantiste. Elle s’investit corps et âme dans son chant, avec une musicalité, une intelligence, et un sens exquis de l’ornementation qui redonne à cette partition négligée ses lettres de noblesse, notamment dans un très touchant air final « Egli é spento ». De son côté, le ténor canarien Celso Albelo offre toujours une prestation en demi-teinte, à l’instar de son Pirate (Bellini) monégasque en mars dernier, mais ses coups de glottes sont ici moins gênants qu’ailleurs puisqu’il incarne le jeune et fougueux guerrier Alamiro. Au moins la voix se déploie t'elle efficacement dans l'air « Trema Bisanzio », qui peut être considéré comme le « Di quella pira » de Donizetti. La délicatesse, on ira donc la chercher du côté de la suave mezzo italienne Annalisa Stroppa qui, dans la partie d’Irene, offre un chant aux couleurs extrêmement variées, soutenue par une technique belcantiste aguerrie. Enfin, la basse sud-coréenne Simon Lim confère à l’Empereur Giustiniano toute l’autorité requise, avec une voix qui se montre très solide dans son assise et son émission.

Pour l’occasion, la fosse d’orchestre a été surélevée au niveau de la scène, et des plexiglas ont été disposés pour séparer les cuivres et les vents des cordes, tandis qu’une autre rangée sépare les chœurs (qui chantent avec leur masque !) du reste de l’orchestre. Les protagonistes se retrouvent, de leur côté, au beau milieu de la salle qui a été évidée de tous ses sièges, et chantent ainsi dans le dos du chef, ce qui est pour le moins inusuel. Ce dernier n’est autre que Riccardo Frizza, par ailleurs le directeur musical du Donizetti Opera Festival, qui dirige ce soir avec juste ce qu’il faut d’emphase, sans jamais que cela se fasse au détriment de la palette dynamique. Il parvient tout le concert durant à maintenir la tension dramatique, et surtout à faire « chanter » les différents pupitres de l'Orchestre Donizetti.

Drôle d’image finale, tout de même, que celle offerte par les caméras placées en fond de scène : l’orchestre et le chœur se lèvent dans un silence mortifère, sans qu’aucun de ses membres n’applaudisse ensuite les solistes quand ces derniers se présentent à nouveau devant leur pupitre. Mais on imagine que c’est un hommage silencieux à l’effroyable tragédie qu’a connu la ville de Bergame, l’une des plus touchées par la pandémie de Covid-19 en Europe...

Emmanuel Andrieu

Belisario de Gaetano Donizetti au Donizetti Opera Festival de Bergame, disponible en replay sur la Donizetti Web TV  (chaîne payante)

Crédit photographique © Gianfranco Rota

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