Streaming : un Songe d'une nuit d'été (britténien) onirique à la Wiener Staatsoper

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Et c’est reparti pour une vague de recensions d’opéras en streaming ! On pensait avoir retrouvé pour de bon le spectacle vivant, mais ce sont quasi tous les théâtres d’Europe qui ont à nouveau fermé leurs portes à cause de cette satanée Covid-19. À cela près que si beaucoup d’entre eux n’acceptent plus de spectateurs, les productions continuent pourtant d’avoir lieu en vue de captations vidéographiques comme à Nice (voire discographiques comme à Bordeaux), de même que les répétitions se poursuivent pour permettre aux artistes d’être fin prêts quand les salles de concert et d'opéra réouvriront ! 

Et c’est à la Staatsoper de Vienne que nous reprenons notre flambeau (abandonné en juillet dernier avec un fabuleux Vin Herbé de Frank Martin capté au Welsh National Opera), avec le génial Songe d’une nuit d’été de Benjamin Britten dans une production étrennée dans l’institution autrichienne il y a tout juste un an, une mise en scène pleine d’esprit et de poésie signée par la metteure en scène française Irina Brook. Sans atteindre le choc esthétique et émotionnel que fut pour nous la mythique production de Robert Carsen en 1991 au Festival d’Aix-en-Provence, avouons que le travail de la fille de l’immense Peter Brook s’avère d’une beauté, d’un onirisme, d’une compréhension musicale, et d’une intelligence qui laissent finalement peu de place aux regrets. Et il y a également beaucoup d’humour dans son travail, qui s’inspire aussi de l’actualité, comme cette scène dans laquelle Tytania se plaint du changement de climat, ce qui fait apparaître une flopée d’elfes brandissant des pancartes pour la protection de l’environnement (photo) ! L’action se déroule tout entière dans le lieu unique d’un palais laissé à l’abandon, et mangé peu à peu par la nature environnante qui reprend ici ses droits. Cette scénographie poétique et diffuse (conçue par Noëlle Ginefri-Corbel) ainsi que les costumes chamarrés et foutraques des trois principaux protagonistes (imaginés par Magali Castellan) sont suffisamment irréels pour diffuser rêves et cauchemars, ce à quoi les magnifiques éclairages de Jean Kalman contribuent largement.

Dans l’optique visée, les personnages ont des contours nets, la distribution réunissant des chanteurs qui sont aussi d’excellents comédiens. Le rôle parlé de Puck est confié au jeune danseur et comédien français Théo Touvet qui récolte le plus gros triomphe de la soirée au moment des saluts. C’est qu’il faut le voir, avec son impayable perruque verte, bondir, sautiller, et se jouer des lois de la pesanteur en virevoltant dans les airs, avec une énergie et une jeunesse qui éclaboussent au visages des spectateurs. Son anglais est par ailleurs impeccable, et son sourire ultra bright ainsi que sa plastique corporelle rêvée finissent de ravir.
En Obéron, le contre-ténor étasunien Lawrence Zazzo possède la prestance idéale du roi des elfes, avec une pointe de hauteur et de sécheresse qui convient bien à ce personnage. Sa compatriote Erin Morley est une Tytania évaporée, au soprano éthéré –aigus, vocalises et demi-teintes sans faille. Quant aux jeunes amants (Lysandre de Josh Lovell, Demetrius de Rafael Fingerlos, Hermia de Rachel Frenkel et Helena de Valentina Nafornita), distingués des elfes par leur costumes contemporains d’étudiants de facultés anglaises types Oxford ou Cambridge, ils sont tous fort bien caractérisés... et servis tout aussi talentueusement. Et du côté des six Artisans-Comédiens – le Quince de Wolfgang Bankl, le Flute de Benjamin Hulett, le Snout de Thomas Ebenstein, le Snug de William Thomas, le Starveling de Clemens Unterreiner et le Bottom de Peter Rose –, ils sont tous irréprochables, avec chez chacun une balourdise qui le dispute à la suffisance. Mais il faudra accorder une mention spéciale au dernier qui tient ici un rôle prépondérant... et son incarnation à la fois incroyablement fanfaronne et vindicative de Botom n’est pas sans rappeler l’excellent Baron Ochs qu’il a été sur cette même scène l’an passé, quand nous avions assisté à la 1001ème représentation du Chevalier à la rose (à la Wiener Staastoper). Enfin, le Chœur d’enfants « maison » incarne d’enchanteresses Fées.

Le côtoiement de deux univers très différents, et leur occasionnelle interpénétration, ont inspiré au compositeur anglais une partition d’une constante subtilité d’orchestration, que le fabuleux Orchestre de l’Opéra de Vienne rend ici dans tous ses chatoiements ou aspérités, avec une même fidèle minutie, amoureusement modelée sous la baguette de la cheffe australienne Simone Young, régulièrement invitée dans la fosse de cette salle mythique...

Emmanuel Andrieu

A Midsummer night’s dream de Benjamin Britten en streaming sur le site de la Wiener Staatsoper, le 4 novembre 2020

Crédit photographique © Michael Pöhn

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