1001ème représentation du Chevalier à la Rose à la Staatsoper de Vienne

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Ce n’était rien moins, en cette soirée du 27 mars, que la 1001ème représentation du Chevalier à la Rose de Richard Strauss à la Staatsoper de Vienne, un ouvrage donné pour la première fois in loco le 29 avril 1911, soit seulement trois mois après la création mondiale à la Semperoper de Dresde le 26 janvier 1911. C’était aussi la 382ème fois (!) que l’on donnait l’œuvre dans la mythique - et mirifique - production du duo Otto Schenk/Jürgen Rose. De fait, avec des moyens importants, mais judicieusement utilisés, rarement on aura vu Chevalier à la rose plus séduisant pour l’œil. S’inspirant d’un célèbre palais rococo situé à Munich (où la production a d’abord été portée sur les fonds baptismaux), Jürgen Rose a également reconstitué un monde pictural chatoyant qui évoque les univers raffinés de Boucher et de Watteau. L’immense chambre de la Maréchale au I, avec ses plafonds stuqués et ses multiples tapisseries, est un enchantement pour les yeux. A l’acte II, la somptueuse salle d’apparat du Palais de Faninal, avec sa superbe collection de porcelaine et de faïence enfermée dans de magnifiques buffets, provoquent toujours le même émoi parmi le public. Mais loin d’une simple régie muséifiée, on doit aussi rendre hommage à la fine direction d’acteurs qui la fait vivre. En cela, Otto Schenk a pu compter sur les remarquables dons scéniques de la plupart des chanteurs-acteurs réunis ce soir.

Dans le rôle de la Maréchale, la soprano canadienne Adrianne Pieczonka est d’une distinction insensée, sobrement émouvante dans son grand monologue du I, et avec cette omniprésente grandeur impérieuse qui lui permet de se hisser au niveau des grandes titulaires de naguère. De son côté, la jeune mezzo allemande Stephanie Houtzeel campe un superbe chevalier, tout de blanc vêtu pour la fameuse scène de la Présentation de la Rose, et apporte beaucoup de fraîcheur au personnage. Le timbre si particulier et chaleureux de sa voix fait merveille dans le superbe début du « Wie du warst », où elle commence très doucement sur un crescendo. Elle s’avère tout aussi excellente dans son interprétation de Mariandel, revenant par quelques gestes furtifs à Octavian, et ses « Nein, nein, ich trink’kein Wein » sont remplis d’humour, n’hésitant pas à nasaliser les notes. Elle forme enfin un couple absolument parfait avec la Sophie de Chen Reiss. Idéale sur tous les plans, la soprano israélienne aborde ce rôle avec la délicatesse d’un petit saxe et récolte un vrai succès personnel aux saluts, entièrement mérité à la lumière de ses Si bémol, Si naturel et contre-Ut filés, en tous points impeccables qu’elle délivre tout au long de la soirée. La basse britannique Peter Rose - que l’on avait déjà entendue dans le rôle au Festival de pâques de Baden-Baden en 2015 - est indubitablement l’un des meilleurs Ochs que l’on peut entendre aujourd’hui, et il en fait ce soir la démonstration… mais seulement dans le premier acte, car une indisposition survenue pendant le premier entracte le contraint à laisser la place à sa doublure. Wolfgang Bankl prend donc la suite (une habitude pour le baryton-basse autrichien, comme il l'avait déjà fait à Genève dans Le Baron Tzigane)... et ne suscite pas moins d’enthousiasme, en campant un Baron tout aussi repoussant, voire grossier, dans la scène avec Sophie où il lui chante sa valse. Tout à fait à leur place également, Markus Eiche, en Faninal, qui ne rencontre aucune difficulté sur les nombreux Fa et Sol aigus dont sa partie est émaillée, ainsi que Caroline Wenborne en Marianne, qui offre au public un impayable numéro, tandis que le couple d'intrigants Annina (Ulricke Helzel) et Valzacchi (Michael Laurenz) s'avère également très crédibles. Moins de satisfaction, en revanche, avec le Chanteur Italien de Bernhard Bruns, dont le timbre trop sombre et éclatant ne rend pas justice à l’air délicat qu’il doit délivrer (« Di rigori armato il seno »).

Le dernier bonheur du spectacle, celui de la fosse, est aussi le plus intense, avec un Adam Fischer à sa place dans ce répertoire, qui stimule en permanence un merveilleux orchestre. On ne soulignera jamais assez la splendeur de l’Orchestre Philharmonique de Vienne dans Richard Strauss, tradition longuement préservée, et dont le chef hongrois n’a aucune difficulté à magnifier les plus infimes subtilités. La richesse en nuances est phénoménale, avec toujours des niveaux sonores scrupuleusement contrôlés, sans aucune brillance facile. Ce qui n’empêche pas un complet sentiment de liberté, des répliques instrumentales qui fusent comme des feux d’artifice, et des valses qui ne sont qu'absolue légèreté...

Une soirée inoubliable !

Emmanuel Andrieu

Der Rosenkavalier de Richard Strauss à l’Opéra de Vienne, le 27 mars 2019

Crédit photographique © Michael Pöhn

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