L'Inganno felice en (faux) "livestream" au Festival Rossini de Bad Wildbad

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Confinement sanitaire oblige, c’est sur le Web – grâce aux nombreuses (et heureuses) initiatives de la plupart des théâtres et festivals lyriques du monde entier, dont certaines sont à retrouver ici – que les plus accrocs à l’opéra viennent étancher leur soif, voire calmer leur manque. À ce titre, le streaming est un ersatz intéressant, surtout quand il permet de dénicher des ouvrages rares et méconnus, comme c’est le cas pour L'Inganno feliceL’heureux stratagème ») de Gioacchino Rossini, représenté à l’été 2015 au Festival Rossini de Bad Wildbad dans une production signée par Jochen Schönleber.

L’Inganno felice est une œuvre de jeunesse de Rossini, créée pour la saison de carnaval de 1812 au Teatro San Mosé de Venise, comme troisième volet d’une trilogie comprenant également La Cambiale di matrimonio (1810) et L’Equivoquo stravagante (1811). Intitulé farsa, l’œuvre nous présente en réalité une situation tragique (la séparation forcée de la duchesse Isabella et de son époux Bertrando, à la suite des manigances du perfide Ormondo), tempérée par l’intervention divertissante de deux personnages : Batone, peureux acolyte d’Ormondo et Tarabotto, chef des mineurs. L’issue (cependant) heureuse de l’intrigue évoque irrésistiblement le genre de l’opera semi seria qui connaîtra son apothéose chez Rossini, cinq ans plus tard, avec La Gazza ladra. Sur un livret conventionnel, le compositeur italien a eu le mérite de composer une partition pleine de grâce et d’élégance, d’où se détache une page géniale de style bouffe, le duo entre Tarabotto et Batone, de même inspiration que le fameux duo entre Don Geronimo et Robinson dans Il Matrimonio segreto de Domenico Cimarosa. Et on pense déjà, en l’écoutant, au fameux air « Un segreto d’importanza » dans sa future Cenerentola, duo entre Don Magnifico et Dandini.

Ce duo est d’ailleurs le clou de la soirée et vaut une ovation méritée à Lorenzo Regazzo, Tarabotto exceptionnel de verve et de présence, et à Tiziano Bracci – naguère Don Geronio (Il Turco in Italia) de haut vol à l’Opéra de Dijon –, et ici Batone d’une redoutable efficacité. Le baryton-basse kazakh Baurzhan Anderzhanov soutient avec brio le rôle d’Ormodo, auquel il prête son physique puissant et ses graves profonds. De son côté, le jeune ténor franco-arménien Artavazd Sargsyan chante le rôle du Duc Bertrando avec une jolie voix de tenore di grazia, à la fois vaillante et souple. Le timbre séduit, notamment dans son grand air « Qual tenero diletto », de même que son avenant physique qui le rend particulièrement crédible dans son rôle d’amant éploré. Face à lui, une cantatrice pleine de promesses, la jeune soprano italienne Silvia Dalla Benetta, qui nous avait été révélée en composant une électrisante Marguerite de Valois (des Huguenots) à l'Opéra de Nice en 2016, et que nous avions retrouvée (pour notre plus grand bonheur) dans le rôle de Micaëla (Carmen), deux ans plus tard, à l’Opéra Royal de Wallonie. Elle possède la légèreté dans l’émission exigée par Isabella, de même que la tierce aigüe et les notes extrêmes attachées à sa partie. Son timbre, d’une multiple variété dans la palette des couleurs, tout comme sa virtuosité sans faille lui valent un beau succès personnel au moment des saluts.

Quant à la mise en scène, signée par le directeur de la manifestation allemande, elle s’avère des plus sobres, et pour le moins conventionnelle, se contentant d’une mise en place basique. Le livret est transposé pendant la Seconde guerre mondiale, comme l’indiquent les costumes grisâtres de Claudia Möbius, ainsi que les rares éléments de scénographie qui se résument à une Jeep, à quelques litières, et à des sacs empilés les uns sur les autres en guise de barrières de protection. L’embarcation renversée (photo) qui remplace le véhicule militaire dans la seconde partie apporte néanmoins une touche plus poétique au spectacle, qui s’achemine il est vrai vers un happy end...

Mais le vrai bonheur de la soirée est plutôt à retrouver du côté de la baguette d’un de nos chefs italiens préférés, l’excellent Antonino Fogliani, placé ici à la tête des Virtuosi Brunenses, composés principalement de musiciens de l'Opéra de Brno (en République tchèque). Avec une battue précise et souple à la fois, il restitue à la partition de Rossini ce qu’elle a de plus précieux : la vitalité, l’humour, le panache, la vis comica et, surtout, cette chatoyance des couleurs et cette variété de la palette instrumentale dont la musique du cygne de Pesaro ne peut faire l’économie.

Emmanuel Andrieu

L’Inganno felice de Gioacchino Rossini sur Youtube (sous-titré en allemand), diffusé le samedi 11 avril à 19h, et reprogrammé le lundi 13 avril à 11h (disponible en cliquant sur ce lien). 

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