Les Huguenots massacrés à l'Opéra de Nice

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Définis par Berlioz comme une véritable encyclopédie musicale, Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer – présentés ces jours-ci à l'Opéra de Nice – incarnent l'apogée de ce phénomène, à la fois musical et socio-culturel, que fut le « Grand-Opéra ». Pilier du répertoire de tous les théâtres lyriques jusqu'au début du XXe siècle, l'ouvrage a progressivement déserté les affiches, et ce pour plusieurs raisons ; parmi elles, le fait que la partition ait été victime des prises de position hostiles de Richard Wagner, mais surtout de ses difficultés d'exécution, tant sur le plan visuel que vocal.

Après la réussite qu'a constitué La Juive de Jacques Fromenthal Halévy in loco la saison dernière (et Les Vêpres siciliennes de Verdi, données dans leur version originale française), il faut donc rendre grâce à Marc Adam pour son courage et ses efforts pour la défense du grand-opéra... même si le résultat final est – cette fois-ci - loin d'être aussi enthousiasmant.
Première déconvenue, les trop nombreuses coupures infligées à la partition, comme le couplet « du Serment » (Raoul/Nevers/St Bris/Marcel) à la fin du second acte ou le grand récit de Marcel au V, ainsi que les amputations, comme dans le duo Valentine/Marcel ou dans la fameuse scène de la « Bénédiction des Poignards ». Ensuite, le chef français d'origine grecque Yannis Pouspourikas se montre complètement dépassé par la tâche de conférer une unité dramatique à cette fresque de vaste proportion, multipliant décalages et approximations, au sein d'un Orchestre et d'un Chœur de l'Opéra de Nice que nous avons entendus autrement mieux sonnant et chantant. Bien pire, au lieu de charger l'œuvre d'ardeur et de passion, comme un opéra du jeune Verdi, Pouspourikas semble plutôt l'analyser comme une page de Debussy, innervant ainsi complètement cette sublime et fiévreuse partition.

Autre « point noir », la mise en scène confiée au jeune metteur en scène allemand Tobias Katzer, déjà présentée au Théâtre de Nuremberg, et copieusement houspillée à l'issue du spectacle. Nous ne sommes pas contre les transpositions, mais s'agissant d'un ouvrage aussi peu joué que Les Huguenots, le résultat obtenu est que les spectateurs ne comprennent plus rien à l'histoire primitive... et pas beaucoup mieux le nouveau propos ! Le rideau s'ouvre sur l'image d'un vaste atelier d'artiste, donnant sur les tours de Notre-Dame, à notre époque. C'est le lieu de vie du Comte de Nevers qui est ici un peintre raté, à la vie plutôt dissolue. En voyant sur son écran plasma (!) la destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, il quitte son lit – et la jeune femme qui s'y trouve - pour réaliser aussitôt une toile qui serait un chef d'œuvre pour la Paix. Il engage donc des modèles - qu'il habille en catholiques et en protestants - et commence à peindre. Au fur et à mesure de l'avancement du tableau, les personnages deviennent réels et tout lui échappe alors... Il trouve en la Reine Marguerite une mécène qui croit d'abord en lui, mais tout finit par capoter, il devient fou et en meurt... Le lecteur en conviendra, l'histoire plaquée ici est autrement intéressante que le livret imaginé par Eugène Scribe pour Meyerbeer !

Bref, mieux vaut passer très vite, et se concentrer sur la distribution vocale, qui, par bonheur, offre de bien meilleures satisfactions ! Déjà présent à Nuremberg, le ténor allemand Uwe Stickert se sort avec tous les honneurs de la difficile partie de Raoul, avec une voix puissante et claire à la fois, des aigus très sûrs, et un phrasé particulièrement varié, qui fait merveille dans l'air « Plus blanche que la blanche hermine ». Son physique, en outre, le rend parfaitement crédible en héros romantique. Magnifique Rachel ici-même l'an passé, la soprano roumaine Cristina Pasaroiu dessine une Valentine émouvante, avec des ressources dans le timbre et la technique qui forcent l'admiration. Sans qu'on puisse la qualifier de Falcon, le grave et le médium manquant encore de suffisamment d'étoffe, elle sait néanmoins intelligemment les corser, tandis que l'aigu s'avère éclatant de fermeté ; son grand air est ainsi rendu avec toute la passion et le panache requis.

L'excellente basse française Jérôme Varnier apporte à Marcel des moyens imposants et une juste vocalité, avec des notes graves amples, dans un rôle qui a inspiré à Verdi le Grand Inquisiteur, une typologie vocale aujourd'hui en voie d'extinction. En dépit d'une diction de notre langue perfectible, la soprano italienne Silvia Dalla Benetta impressionne grâce à des vocalises aussi électrisantes que précises, notamment dans le superbe air « O beau pays de la Touraine ». Très satisfaisante, Hélène Le Corre en Urbain, tandis que Marc Barrard campe un formidable Comte de Nevers, face au Saint-Bris efficace de Francis Dudziak. Tous les comprimari s'avèrent également dignes d'éloges, avec une mention pour le De Tavannes bondissant de Mark van Arsdale et le De Méru sonore de Thomas Dear.

Un souhait, en guise de conclusion, voir enfin reconnaître Les Huguenots pour ce qu'ils sont, soit l'un des opéras les plus importants du XIXe siècle, réalisant la fusion - dans la capitale la plus cosmopolite de l'époque - des traditions allemande, italienne et française.

Emmanuel Andrieu

Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer à l'Opéra de Nice, jusqu'au 29 mars 2016

Crédit photographique © Dominique Jaussein

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