Ermonela Jaho, bouleversante Butterfly au Festival Castell Peralada

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Après Andrea Chénier en 2014, Otello en 2015, Turandot en 2016, c’est Madame Butterfly qui a été retenu comme titre lyrique – et point fort – du 31e Festival Castell Peralada. Oriol Aguilar – l’infatigable directeur de la manifestation catalane – a importé une production signée par l’andorran Johan Anton Rechi pour l’Opéra de Duisbourg en début d’année (avec Liana Aleksanyan dans le rôle-titre, que nous venons d’entendre dans celui d’Aïda à Macerata). Pour le premier acte, Alfons Flores, le décorateur attitré de la Fura dels Baus, a imaginé une grande salle consulaire parsemée de majestueuses colonnes antiques, mais à la fin de l'acte, un bruit assourdissant vient tétaniser les spectateurs, et l'imposant décor laisse alors place, au II, à un champ de ruines : la bombe atomique vient d’exploser et transformer Nagasaki en un paysage quasi lunaire. Survivantes, Cio-Cio San et Suziki sont restées sur les ruines du consulat (dont il ne reste qu'une demi-colonne) et ont construit une vigie de fortune avec quelques planches de bois, surmontée d'un drapeau américain (photo). Rechi nous propose donc une vision qui s’écarte des images de cartes postales traditionnelles, l’explosion nucléaire venant à la fois symboliser la destruction physique et psychique de l’héroïne en même temps que les ravages du militarisme et de l’impérialisme.

Avouons-le, c’est avant tout pour la présence Ermonela Jaho dans le rôle de la célèbre Geisha que nous avons fait le déplacement, surtout après les dithyrambes écrits à son encontre par notre confrère Alain Duault après les représentations de l’ouvrage de Puccini aux Chorégies d’Orange l’été dernierla plus grande titulaire au monde de ce rôle »), et déjà un an plus tôt à l’Opéra National de Paris (« Tout est au plus pur, au plus haut, au plus beau dans son art »). Nous ne pouvons qu’adhérer à ces propos : la soprano albanaise incarne une saisissante Butterfly, attendrissante au premier acte, électrisante au moment où Pinkerton accoste à nouveau à Nagasaki, et enfin bouleversante – les yeux embués de nombreux spectateurs en attestent – dans son adieu à l’enfant. Avec sa voix moirée porteuse de rêves, de nostalgie et de tourments, la chanteuse nous rappelle utilement que Cio-Cio San n’a rien d’un papillon fragile ni d’un rossignol automate, mais requiert une intense tragédienne – ce qu’elle est – sachant doser ses effets. Elle récolte, alors qu'elle est en larmes, un triomphe aussi incroyable que mérité au moment des saluts.

Déjà présent ici-même l’été dernier pour un récital, le ténor américain Bryan Hymel séduit dans le rôle de Pinkerton, avec son physique avantageux, son timbre gorgé de couleurs, sa ligne de chant raffinée, et une voix percutante, capable cependant de superbes demi-teintes comme dans le duo d’amour avec Cio-Cio San à la fin du I « Viene la sera ».  Mais la distribution est d’un haut niveau jusque dans les seconds rôles, avec un Goro (Vincenc Esteve Madrid) et un Bonze (Pablo Lopez Martin) pleins d’abattage. La Suzuki de Gemma Coma-Alabert séduit autant par la sincérité de son jeu, très émouvant, que par la richesse de la voix ; sous l’apparence du dévouement et de l’effacement, la jeune mezzo n’en laisse pas moins transparaître une voix extrêmement solide. Enfin, le baryton espagnol Carlos Alvarez est un Sharpless tout à fait à sa place, pétri d’humanité, doté d’une voix franche et d’un style exemplaire. Est-ce par chauvinisme, mais il reçoit un accueil bien plus frénétique que son confrère américain...

Mais le principal motif de satisfaction de la soirée – au côté de l’extraordinaire prestation de Jaho –, on le doit au chef israélien Dan Ettinger, placé ce soir à la tête de l’excellent Orchestre Symphonique de Bilbao. Dans son approche de la partition, c’est l’urgence qui prédomine, avec le souci de plonger les personnages dans un climat d’extrême tension dramatique, jusque dans les moments de sérénité apparente. Remarquable, à cet égard, le relief conféré aux motifs récurrents de filiation japonaise, qui constituent la cellule autour de laquelle Puccini a construit son édifice : ils s’insinuent dans le discours orchestral, de manière tour à tour hésitante et agressive, discrète ou explicite, comme pour souligner, à chaque instant, l’inexorable destin de Cio-Cio San. Jusque dans les plus chaleureuses expansions lyriques, Ettinger introduit des frémissements d’inquiétude qui laissent peu de place aux illusions. Du grand art !

Emmanuel Andrieu

Madama Butterfly de Giacomo Puccini au Festival Castell Peralada, les 7 & 9 août 2017

Crédit photographique © Toti Ferrer

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