Madama Butterfly à l'Opéra Bastille : le miracle Ermonela Jaho

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J’ai assisté à un miracle à l’Opéra Bastille : dans cette salle à la séduction de hall de gare, à la fin d’un spectacle au charisme d’un réfrigérateur (la mise en scène de Robert Wilson de Madama Butterfly de Puccini), j’ai vu le public entier se lever pour ovationner un petit bout de femme qui venait de lui procurer une émotion si intense qu’il avait besoin de lui dire, de lui crier merci. C’est cela le miracle Ermonela Jaho. La soprano albanaise est aujourd’hui une des grandes voix des scènes internationales, une Traviata inoubliable, une Manon délicate, une Maria Stuarda bouleversante – et une Butterfly à tirer les larmes. Avant de reprendre l’été prochain ce rôle de la malheureuse geisha aux Chorégies d’Orange, Ermonela Jaho en offre quelques représentations à l’Opéra de Paris.

Elle possède tout ce qu’exige ce rôle superbe et si complexe, la fragilité de la jeune fille de 15 ans, l’expression de la passion amoureuse chez cette femme qui se révèle à elle-même à travers l’amour pour un bel officier de la Marine américaine qui, rêve-t-elle, va la sortir de sa pauvre condition de geisha, la détermination de celle qui se croit l’ « épouse » alors qu’elle n’a été qu’un jouet, une « poupée » dont s’est amusé un moment Pinkerton, le sentiment communiqué du vertige tragique dans cette ultime scène où elle est déchirante. Intensité du jeu personnel, intensité du chant aussi : chaque note, chaque flexion des phrasés admirablement maitrisés, chaque couleur déployée, tout est au plus pur, au plus haut, au plus beau dans l’art d’Ermonela Jaho.

Que l’environnement scénique ne la serve pas, c’est une évidence : la reprise de la production de Robert Wilson accuse terriblement son âge ! Comme est daté ce faux rituel qui pouvait paraitre moderne il y a vingt ans (la production date de 1993) et qui ne semble à présent qu’un catalogue d’images posées sur papier glacé ! Comme paraissent risibles ces postures de bas-relief arrêté, ces gestes figés, déshumanisés, en totale contradiction avec la matière même de cette œuvre si charnelle ! Comme est absurde et à contre-sens cette uniforme japonisation des costumes et cet oubli de la schizophrénie de Butterfly qui se veut, se pense, s’affirme citoyenne américaine, dans « une maison américaine » !

Mais peu importe, la musique est plus forte, le chant est plus fort, la présence des artistes fait vite oublier ce vieil académisme. Car tous les artistes sont au rendez-vous de cette tragédie, du Pinkerton de Piero Pretti à la Suzuki émouvante d’Annalisa Stroppa ou du Sharpless de Gabriele Viviani au bonze tonnant de Mikhail Kolelishvili. Tout comme les chœurs et le décidément bel Orchestre de l’Opéra de Paris mené avec ardeur et nuances par le jeune Daniele Rustioni (qui vient d’être nommé, à 32 ans, chef principal de l’Opéra de Lyon à partir de 2017). Mais ce qui demeure, ce qui résonne encore, longtemps après le tombé du rideau, c’est la bouleversante composition d’Ermonela Jaho, ce frémissement qui touche à l’intime à travers une voix offerte jusqu’au sacrifice.

Alain Duault

Madama Butterfly de Giacomo Puccini à l'Opéra National de Paris, jusqu'au 13 octobre 2015

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