Rencontre avec Valérie Chevalier (2/2) : Une direction au féminin

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Après avoir discuté de l'importante politique d'ouverture de l'Opéra national de Montpellier Occitanie, nous retrouvons à nouveau Valérie Chevalier pour la suite de notre rencontre, cette fois-ci orientée davantage sur la voie  mais aussi la voix  qui l'a menée à la direction de cet Opéra. L'occasion également d'échanger sur les places des femmes dans cet univers ainsi que sur l'avenir de l'art lyrique... 

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Vous avez découvert l’opéra très tôt, puis vous avez été musicienne et chanteuse avant de devenir agent puis directrice, et qui plus est, la première femme directrice d’un opéra national. Qu’est-ce qui a initié ce changement de voie ? Etait-ce par exemple le stress de la scène ?

Au début, je chantais surtout pour mon plaisir, mais ce n’est pas forcément le métier auquel j’aspirais. Pour tout vous dire, j’adore la Chine et le chinois, et je pensais plutôt m’orienter vers cette langue, pourquoi pas musicologue spécialisée dans l’opéra chinois. Mais à mon époque, cette langue n’était pas du tout répandue, et les cours en ligne n’existaient pas. J’ai donc dû abandonner mon rêve, même si j’ai quand même pu faire du chinois plus tard. Mon parrain – qui connaissait très bien Michel Sénéchal à l’Opéra de Paris – m’a poussé à entrer à l’école de l’Opéra. J’ai donc passé l’audition… et j’ai été reçue ! Ensuite, tout a suivi : une fois rentrée dans une école comme celle de l’Opéra, on est porté par tout un environnement, par des gens qui vous font confiance, et les choses s’enchainent sans qu’on ait toujours le temps de réfléchir.

Pour ma part, j’ai eu la chance que tout soit allé très vite, mais il est arrivé un moment où j’ai eu besoin de respirer, épuisée de tout ça. Afin de me ressourcer, je suis partie aux Etats-Unis, ce qui a été le début d’autre chose – ou bien le début de la fin du chant – où j’ai vu énormément de choses dont je me suis abreuvée. Je suis notamment allée à la Parson School of Design car je dessine aussi un peu. Au fil du temps, je chantais de moins en moins, jusqu’à complètement arrêter. Au bout de plusieurs années, je suis rentrée en France où j’ai finalement repris les études avec un troisième cycle en Management culturel, et j’ai eu la chance de passer presque deux ans à l’UNESCO où j’ai découvert un autre univers : les problèmes de climat, de scolarisation des enfants, des pays sous-développés, en voie de développement… J’y ai découvert l’importance de la culture pour une nation, j’y ai pris cette dimension-là. J’ai subitement réalisé qu’un Etat sans culture, sans Education, est un pays en guerre. À l’UNESCO, c’est incroyablement frappant. Parallèlement à cela, j’étais toujours en relation avec mon ancienne agent, qui est une femme formidable avec qui je suis très amie. Je finis par lui dire que j’aimerais bien voir ce que c’est qu’être agent, essayer de développer des carrières, mais elle refuse de me prendre avec elle et me pousse à sauter le pas et à ouvrir ma propre agence. Ce que j’ai fait. Tous les directeurs pour qui j’avais travaillé comme chanteuse m’ont alors ouvert leurs portes : Thierry Fouquet, (Jean-Pierre) Brossmann… Ils me font tout de suite confiance, je repère assez vite des chanteurs de qualité qui sont tout de suite engagés, et l’agence marche très bien.

Je suis ensuite allée à Nancy où j’ai travaillé avec Laurent Spielmann. J’y ai réellement appris le métier d’administration et de direction du théâtre. Puis on m’a dit qu’il y avait un poste à l’Opéra national de Montpellier, que ça ne serait pas simple, mais qu’il n’y aurait pas d’autre possibilité tout de suite. J’y suis allée, et je ne regrette pas !

Qu’est-ce que cette « première carrière » artistique, notamment votre passé de chanteuse, apporte maintenant à votre travail de directrice ?


Valérie Chevalier ; © Marc Ginot

Pour commencer, je pense que j’ai déjà une certaine oreille. J’arrive à voir quand quelqu’un chante bien, a une bonne technique, ou quand ce n’est pas le cas. Je suis aussi musicienne, donc quand ce n’est pas musical, je l’entends. J’ai aussi une certaine l’empathie : je ne vais jamais maltraiter un chanteur, car je sais ce que c’est, je sais à quel point c’est difficile. Je sais aussi comment on peut mal chanter quand on est mal ou mal accueilli(e) par exemple. Je sais également qu’il faut bien, à un moment donné, essayer de donner sa chance, comme avec des prises de rôle... Grâce à mon passé de chanteuse, je connais plutôt bien le répertoire, et il est aussi vrai que si j’ai une partition devant les yeux et que j’entends un chanteur, je sais s’il peut la chanter ou non. C’est forcément un plus. Ayant fait beaucoup de scène, j’ai aussi un certain œil pour les productions : je vois si cela va fonctionner ou non, quels peuvent être les problèmes. J’ai vécu tout cela de l’intérieur, on ne peut donc pas me dire n’importe quoi si je descends sur le plateau, mais cela me permet aussi de « lâcher » sur des choses, comme par exemple lorsqu’un chanteur n’est pas mieux sur une première musicale : j’arrive généralement à savoir pourquoi et s’il y a une marge de progression.

Vous l’avez brièvement rappelé, lorsque vous êtes arrivée en 2014 à Montpellier, le climat était un petit peu tendu… Comment s’est passée votre prise de poste, notamment en tant que femme, dans ces circonstances ? Comment dirige-t-on un opéra de façon plus générale ?

En réalité, on dirige un opéra comme on dirige une entreprise, avec toutes les catégories socio-professionnelles : ça va du machiniste, qui est un peu un OS (ouvrier spécialisé), au cadre supérieur. Sinon, je n’ai pas trop souffert en tant que femme dans mon quotidien, même si chaque jour amène son lot de remarques. On ne s’en amuse pas, on les relève, parfois on les conteste, parfois on demande de répéter, parfois on éclate de rire tellement c’est idiot… Les clichés vont bon train. Il faut aussi, en tant que femme, faire attention. Je présente par exemple toujours les collaboratrices par leur prénom, alors que je présente les collaborateurs par leur prénom et leur nom de famille, ce qui est insupportable ! Et je ne suis pas la seule à le faire. Il y a bien aussi des petites remarques, idiotes plus que sexistes, parfois déplacées, parfois d’intimidation, mais je pense que lorsque les femmes sont aux manœuvres, elles ont autant de force qu’un homme. C’est seulement l’image que les gens ont qui ne fonctionne pas. Toutefois, et c’est peut-être la seule chose, il est vrai qu’on est davantage dans un mode de management collaboratif, qu’on va peut-être plus donner la parole... mais c’est vraiment « peut-être », parce qu’il y a des hommes qui sont aussi dans ce mode de fonctionnement.

Pour ma part, la grande différence est que je pousse les femmes avec lesquelles je travaille, ou qui travaillent pour moi, à se développer. Aujourd’hui, comme nous – les femmes – ne sommes pas représentées, nous n’avons pas de modèles, nous ne nous sentons ni légitimes, ni en capacité de faire. A un moment donné, s’il n’y a pas d’autres femmes pour nous pousser et nous encourager, on n’ose pas forcément. Les hommes se posent certainement des questions aussi, mais cela reste moins visible. Au final, peut-être pousse-t-on un peu plus les autres, ou bien qu’on encourage un peu plus les femmes, qu’on est dans un mode un peu plus collaboratif, que la transmission est extrêmement importante, mais il y a aussi des hommes qui s’investissent dans des causes incroyables. Ici, à chaque fois qu’on propose du tutorat, on a énormément d’hommes.

Mais en fin de compte, j’ai envie de dire qu’être une femme, ça ne change rien : quand je dois dire quelque chose à quelqu’un, je le dis. Je ne vais pas prendre des pincettes parce que je suis une femme ou mettre un autre rouge à lèvre !

Quels ont été les grands changements depuis votre arrivée à Montpellier ?


Opéra Comédie de Montpellier ; © Marc Ginot

Je pense que c’est principalement le management. Certes, au final, c’est moi qui valide, mais on a de nombreuses commissions, des réunions, des échanges… La parole est libre. Tout le monde est légitime : il n’y a pas de petite fonction ou de petit poste. Je trouve ces commissions sur un grand nombre de sujets enrichissantes. J’accepte volontiers des propositions de collaborateurs, et leur investissement a tout naturellement doublé, voire triplé. J’essaie de faire en sorte que chacun ait sa place et puisse se développer. Les gens se sentent bien plus concernés, et c’est aussi pour cela que ça fonctionne. Par exemple, il y avait beaucoup de salariés qui avaient acheté leurs places dans la salle pour le récital de Philippe Jaroussky, ce qui n’arrivait pas avant.

A côté de ça, parce que je considère que cela fait aussi partie de la culture générale et de la formation des salariés, nous avons une série de concerts qui s’appelle les jeudis express et, quand ils sont au Corum, l’ensemble des salariés est invité. C’est un moment vraiment convivial qui fonctionne très bien, d’autant plus que cela entre dans une connaissance plus approfondie du produit qu’on propose, et que l’administration voit aussi ce pour quoi elle travaille. L’ambiance a vraiment changé…

Non pas que l’ambiance soit devenue « familiale » : il s’agit plutôt d’un esprit d’entreprise. Ce n’est pas familial car on n’entre pas dans la zone de l’intimité. C’est plutôt le bien-être au travail, le bien-être ensemble, le respect, y compris du travail de l’autre, etc. Certes, on est à dimension humaine car on a la chance de ne pas être trop nombreux (un peu plus de deux cents), on connaît tout le monde et on peut faire attention à l’autre, mais on n’est pas une entreprise familiale : on a un esprit d’entreprise, ce qui est plus sain. Je reste très attentive, je sais ce qui se passe, du machiniste au musicien, si quelqu’un ne va pas bien. Nous avons aussi une psychologue qui était là au moment de la grosse crise, et j’ai tenu à la garder après cela. J’ai pensé que c’était important.

De manière plus générale, quels projets avez-vous pour l’Opéra Orchestre de Montpellier ?

C’est assez bateau, mon projet est celui d’ouverture et de réflexion : développer sa pensée, son émotion, qu’il y ait de grands moments où l’on est juste bouleversé par un concert, mais aussi des moments où on échange, qu’on comprenne par exemple pourquoi tel ou tel metteur en scène a voulu ce projet de cette façon, qu’il y ait vraiment des passerelles entre toutes les disciplines. En fait, le projet est populaire au sens premier, c’est-à-dire pour l’ensemble de la population. On ne tombe jamais dans la facilité. Il faut aussi que le projet corresponde à ce qui se fait dans d’autres formes d’art. On ne peut pas ignorer le reste, comme l’ouverture du prochain musée d’art contemporain, ou Montpellier Danse et ses merveilleux danseurs et chorégraphes qui travaillent de façons différentes depuis des années. Je ne dis pas que j’ai la prétention de faire évoluer le langage, mais plutôt de faire évoluer le lieu.

Finalement, comment voyez-vous l’avenir de l’Opéra au sens large ?

Je pense que, de toutes façons, c’est un endroit d’émotions, d’émerveillement, ce qui est assez magique car tous les sens sont éveillés. Je ne vais pas dire que l’Opéra va mourir, mais il est vrai qu’on joue déjà moins d’opéras, qu’on fait moins de représentations. Il y a aussi un public qui ne viendra pas tant qu’on ne proposera pas certaines formes. Je ne pense pas que l’Opéra meurt, mais il faut renouveler le genre, et pour bien des raisons. Il faut renouveler le discours, l’esthétique, la façon de travailler, y compris musicalement. Il faut oser des choses, comme les instruments d’époque… On est obligé de faire de nouvelles propositions, tenter d’autres formes. Cela dit, les opéras étaient avant des endroits plein de théâtre. On était alors dans les toiles peintes, le public connaissait les airs, ce qui n’est plus le cas, sauf par les publicités. La culture a donc changé elle aussi, et c’est à nous de nous adapter, de faire peut-être moins d’opéras mais de proposer d’autres spectacles de qualités. Donc au final, je ne vois pas l’avenir du genre sombre.

Propos recueillis par Elodie Martinez

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Crédit photo de présentation : Marc Ginot

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