Rencontre avec Marina Monzó : « On croit parfois qu’il faut tout accepter quand on est jeune »

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Depuis cinq ans sur les scènes lyriques, la soprano espagnole Marina Monzò nous a éblouis en cette édition 2021 du Rossini Opera Festival, dans le savoureux Il signor Bruschino. Il fallait donc profiter de l’opportunité d’échanger avec elle sur son répertoire « éventail », allant de Rossini – elle est alumna de l’Accademia Rossiniana Alberto Zedda de Pesaro – à la zarzuela, en passant par Mozart et Verdi. Témoignage d’une âme pétillante…

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Opera Online : Pouvez-vous nous parler de votre expérience à l’Accademia Rossiniana Alberto Zedda ?

Marina Monzò : Un jour, à une masterclasse, Alberto Zedda m‘a suggérée de candidater à l’Accademia. Plutôt que de me dire « Viens, tu es prise », il m’a dit : « Viens à l’audition, mais s’il y a une personne plus méritante, c’est elle que je choisirai ». J’étais donc assez stressée, il y avait 300 personnes auditionnées pour seulement 18 places, et je n’avais jamais chanté de Rossini ! À l’Accademia, on a des cours tous les jours pendant deux semaines : du chant – airs et duos de Rossini – et de nombreux cours théoriques par des grands professeurs, comme l’édition critique de Rossini ou le style rossinien. Puis on nous répartit les rôles du Voyage à Reims, le spectacle de l’Accademia, qu’on répète à temps plein pendant un peu plus de deux semaines jusqu’à la représentation. C’est très différent d’autres académies car on entre vraiment dans le détail sur un seul compositeur. Le niveau est vraiment très élevé, et beaucoup d’agents et de directeurs artistiques se déplacent jusqu’ici pour nous entendre. L’Accademia est une sorte de vitrine qui peut vraiment faire décoller une carrière. C’est ce qui m’est arrivé !

Comment choisissez-vous vos rôles ?

J’aimerais faire plus de bel canto, comme du Bellini, mais je n’accepte que les projets avec lesquels je me sens complètement à l‘aise. J’essaye donc toujours de chanter ce que je sais pouvoir bien faire, sinon je ne le fais pas. Je veux éviter de m’endommager la voix. Même si on m’a déjà dit plusieurs fois que ma voix serait parfaite pour Lucia di Lammermoor, je ne me sens pas encore suffisamment prête. On croit parfois qu’il faut tout accepter quand on est jeune. Ce n’est pas vrai, c’est contre-productif ! Il faut savoir dire non et ne pas avoir peur.

Était-ce important pour vous de rendre le personnage de Sofia si engagé dans Il signor Bruschino ?

Sofia a un caractère très fort, comme tous les autres personnages féminins des farces de Rossini. Dans L’occasione fa il ladro, La pietra del paragone, La scala di seta, que j’ai chantés avant Il signor Bruschino, les femmes ont toujours ce pouvoir. Ça me plaît beaucoup qu’elles ne soient pas passives, et ça se ressent aussi dans le chant. Les débuts d’arias sont lents et élégants, et dans la partie plus rapide, elles ont toujours quelque chose à dire. Du point de vue de l’interprétation et de la voix, Sofia est une gourmandise, une merveille. Les metteurs en scène Barbe & Doucet ont cherché le naturel et le réalisme. Ce qui m’a beaucoup plu, c’est de pouvoir me déplacer pendant que je chante. En général, on nous dit de chanter, puis de bouger. Mais si on est trop fixe, le soutien et la voix sont plus tendus. Bouger aide à mieux chanter, à chanter plus vrai.

Juan Diego Flórez vous a invitée en août 2020 à participer à un concert à l’initiative de Rolex. Vous chantez avec lui dans un gala Rossini le 25 août à Pesaro, et pour un concert en hommage au ténor Franco Corelli à Ancône. Avez-vous construit une relation artistique à long terme avec lui ?

Je l’ai connu en 2016 à l’Accademia Rossiniana Alberto Zedda. Il était venu faire une masterclasse et m’avait dit qu’il aimait l’agilité de ma voix. Cette année-là, il y avait un concert pour ses 20 ans de carrière à Pesaro, où j’ai remplacé en dernière minute une soprano qui était souffrante. Il m’a ensuite contactée pour une masterclasse publique à Barcelone et un concert à Madrid. Nous nous comprenons très bien mutuellement et avons d’excellents rapports. Je suis toujours honorée qu’il pense à moi ! Et ce serait un rêve de pouvoir chanter un opéra avec lui.

Vous avez eu beaucoup de projets récemment en Espagne, alors que le reste du monde lyrique était confiné...

Avant le Covid, en voyant toutes mes dates en Espagne en 2020, je me disais que c’était bien de chanter chez soi, mais je regrettais un peu de ne pas voyager. Et puis les théâtres ont fermé partout sauf en Espagne ! Je n’ai pas arrêté depuis août 2020 : Pesaro, Valence, Madrid, Séville, Berlin, Ténérife... Je me sentais vraiment privilégiée quand je voyais mes collègues contraints à rester chez eux à cause de contrats annulés. Les théâtres espagnols ont pu vraiment travailler grâce à un contrôle exhaustif et beaucoup de sacrifices et d’efforts. On avait des « bulles » au sein des productions, on ne sortait pas avec d’autres personnes car on ne pouvait pas se permettre de compromettre le travail de l’équipe. J’ai aussi pu chanter avec grand plaisir pour un gala de charité à Madrid avec Plácido Domingo, et faire un concert de zarzuela avec lui à Saint-Pétersbourg.

Vous affectionnez justement la zarzuela. Est-ce une volonté de votre part de promouvoir ce genre ?

J’essaye de faire une production par an au Teatro de la Zarzuela de Madrid. En Espagne, c’est notre patrimoine national, ça fait partie de nous. L’orchestre a un vrai poids dramatique, les romanzas (NDLR, l’appellation des airs dans la zarzuela) sont magnifiques et les œuvres parlent de scènes quotidiennes. C’est très important que les chanteurs espagnols fassent connaître la zarzuela hors de leurs frontières. Toute personne qui en écoute devient immédiatement fascinée. C’est aussi un répertoire très enrichissant pour développer le jeu d’acteur d’un chanteur, car il y a beaucoup de texte parlé. C’est très théâtral, il faut tout exprimer.

Quels sont vos projets après cet été ?

Je chante en octobre dans Los gavilanes au Teatro de la Zarzuela. Ensuite, j’irai au Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg pour la production de Rigoletto de Richard Brunel (NDLR, que nous avons vue à l’Opéra national de Lorraine), et je ferai ma première Donna Anna dans Don Giovanni.

Propos recueillis le 12 août 2021 et traduits de l’espagnol par Thibault Vicq

Il signor Bruschino, de Gioachino Rossini, au Teatro Rossini (Pesaro) jusqu’au 18 août 2021

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