Rencontre avec Jean Teitgen, basse de haut vol

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Déjà présent dans plusieurs de nos colonnes, la basse Jean Teitgen ne cesse de nous ravir par la profondeur et l'amplitude de sa voix, comme lors de sa prise de rôle dans Guillaume Tell à Lyon ce mois-ci où il incarnait un terrible Gesler. Il a accepté à cette occasion de nous rencontrer afin de discuter de son métier, des nombreuses prises de rôles qui jalonnent sa carrière (comme Fiesco à Montpellier en juin dernier) et qui l'attendent encore cette saison, ainsi que ses projets à venir.

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A l’origine, vous êtes issu d’une formation en sciences économiques avant de finalement intégrer le CNSM de Paris. Comment s’est opéré ce changement de voie ?

En réalité, ça a été un pur hasard, même si je chantais depuis que j’étais petit, mais ayant grandi à la campagne, il n’y avait pas de Maîtrise, je n’avais pas fait d’instrument ou ce genre de choses. Quand j’ai été à l’université, j’ai chanté dans des groupes, ou plutôt avec des copains. Il y avait un bar à Rouen où on pouvait chanter une fois par semaine. Donc on préparait des morceaux pendant la semaine, et on allait mettre le feu tous les jeudis ! Et puis les parents d’un de mes amis qui adoraient l’opéra m’ont entendu un jour et m’ont dit que j’avais une sacrée voix et que je pourrais peut-être faire de l’opéra. J’avais alors 23 ans, ce qui est assez tard pour commencer la musique ! Je suis donc allé au Conservatoire de Rouen – je n’avais jusqu’alors jamais mis les pieds dans un conservatoire – et j’ai demandé au secrétariat comment faire pour prendre des cours de chant. On m’a indiqué qu’une professeure donnait cours à l’étage, du coup j’y suis allé et quand je suis entré dans la salle, je me suis senti à la maison. C’est bête de dire ça, mais j’ai senti que c’était là où je devais être. J’étais bien. Je n’avais pas encore fait une note que je trouvais déjà ça génial !
J’ai attendu la fin du cours, la professeure – qui était Tania Gedda (la fille de Nicolai Gedda) –  m’a fait faire quelques notes, puis j’ai préparé un petit vaccai, et je suis rentré comme ça. Deux ans plus tard je suis allé à Paris faire une Maîtrise en gestion de projet culturel, alors que j’avais déjà une Maîtrise d’éco, puis je suis rentrée au CNSM. J’y ai passé six ans en tout, dont deux ans de perfectionnement après mon prix. C’était déjà professionnalisant, je travaillais beaucoup avec Susan Manoff. J’ai appris le métier, j’ai également rencontré mon premier agent qui était Valérie Chevalier (qui évoque brièvement son travail d’agent lors de la seconde partie de notre rencontre de mai 2019) ! Elle m’a beaucoup fait confiance et m’a énormément aidé dans mon début de carrière. J’ai vraiment un attachement particulier vis-à-vis d’elle…


Simon Boccanegra, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Votre répertoire est très étendu et vous avez déjà de nombreux rôles à votre actif. Pourtant, vous parvenez encore à multiplier les prises de rôles : cinq rien que pour cette saison ! Est-ce que cet exercice vous intéresse plus particulièrement ? Comment travaillez-vous cela, notamment par rapport à un rôle que vous avez déjà interprété ?

En effet, je ne fais presque que des prises de rôles ! Pour ce qui est du reste, je vais vous dire quelque chose d’assez trivial : en réalité, tout dépend du rôle. Il y a des rôles très intéressants, très exaltants à travailler, et d’autres qui le sont moins, qui sont davantage pour rentrer dans une maison par exemple, qu’on va vous proposer comme « ticket d’entrée ». Et puis il y a des rôles vraiment extraordinaires, comme le Fiesco que j’ai chanté à Montpellier. Il s’agit alors de grandes étapes dans une vie. Il y a aussi eu Arkel au Théâtre des Champs-Elysées, Ramfis dans Aida à Nancy… Il s’agit de rôles que j’ai déjà faits, mais que je souhaiterais faire toute ma vie. Un autre rôle que je rêve de faire est Philippe II dans Don Carlo. Fiesco est un petit peu de cet acabit-là : ce sont des personnages complexes, qui ne sont pas monolithiques, ce qu’ont tendance à être les rôles de basse. Dans Fiesco par exemple, il y a des passages très doux, très tendres, qui rompent avec la colère. C’est donc comme ça que je vois les choses : davantage le rôle en lui-même que le fait de l’avoir déjà interprété ou d’être une création.

Actuellement, vous interprétez justement pour la première fois Gesler à Lyon dans Guillaume Tell. Que pensez-vous de ce personnage, et de la mise en scène de Tobias Kratzer de manière générale ?


Guillaume Tell, Opéra de Lyon ; © Stofleth

Eh bien quand je parlais de rôles monolithiques, on est en plein dedans ! Gesler est un rôle de « super méchant », il n’a pas beaucoup de nuances quand même cet homme-là. Mais c’est sympa à chanter, c’est assez physique, c’est plutôt aigu… Après, je dois dire que j’ai sincèrement adoré travailler avec Tobias car c’est quelqu’un qui a beaucoup œuvré en amont, qui sait vraiment où il va, et qui est extrêmement précis dans la conduite des répétitions, les placements sur scène, les intentions qu’il veut, etc. C’est un vrai  metteur en scène, pas quelqu’un qui arrive sans vraiment trop savoir ce qu’il va ou veut faire. Pour ce qui est des partis pris de mise en scène, c’est vraiment compliqué pour moi de juger : quand vous êtes en plein dedans, vous finissez par complètement adhérer et saisir la logique parce que vous avez travaillé quatre ou cinq semaines dessus. Mais je trouve quand même ça très cohérent. Et puis, encore une fois, la qualité du travail était exceptionnelle, et même entre solistes, on en était très heureux. D’autant plus que la précision se retrouvait aussi dans l’organisation des répétitions.

Vous reviendrez à Lyon début décembre, mais à l’Auditorium, pour L’Enfance du Christ de Berlioz (dans le rôle d’Hérode). Cette fois donc, pas de mise en scène. Trouvez-vous cela plus confortable, parce que vous pouvez être complètement dans le chant, ou bien au contraire plus stressant ou dangereux car vous êtes en « première ligne » ?

Plus confortable, sans hésiter, et je suis vraiment heureux de faire cette Enfance du Christ : j’adore le rôle d’Hérode que j’ai interprété l’an passé à la Philharmonie de Paris. Je trouve par ailleurs que certaines œuvres se suffisent à elle-même. L’Enfance du Christ, c’est un bijou, il n’y a pas besoin de scénographie. J’aime les concerts où on a notre partition, où on peut se concentrer sur notre travail de chanteur, sachant qu’on reste professionnel : même si on a une partition, on connaît notre rôle, les enjeux et les interactions entre les personnages, donc on le joue aussi. On s’arrange pour les entrées et sorties, se retrouver à côté de nos interlocuteurs… Finalement, il se passe quelque chose pour le public, on ne reste pas statique.

D'autres prises de rôles vont suivre à l’Opéra de Paris : Luther et Crespel dans Les Contes d’Hoffmann, puis Chambellan dans Yvonne, Princesse de Bourgogne. Pouvez-vous nous parler de ces projets ?

J’ai eu ces prises de rôles parce que j’avais chanté Arkel au Théâtre des Champs-Elysées, ce qui a permis à l’Opéra de Paris de m’entendre et de me les proposer. Je vais donc faire mes débuts sur cette scène et ces rôles seront très plaisants à faire, notamment pour le côté humain de Crespel : c’est le père d’Antonia, c’est un personnage triste pour sa fille, qui a connu la perte de sa femme… Le Chambellan, c’est complètement loufoque ! C’est assez sympa et ça me plaît aussi de faire ça, ça sort un petit peu des rôles sérieux de basse même si, il est vrai, j’aime aussi et surtout les rôles de performance et d’endurance.

Après cela, vous serez à nouveau à Montpellier et au TCE (un lieu qui vous est cher et dans lequel vous avez de beaux projets) pour interpréter Frère Laurent (Roméo et Juliette), puis à nouveau au TCE, cette fois pour Sénèque, une autre prise de rôle. Votre emploi du temps est assez chargé, ce n’est pas trop difficile de concilier les préparations des rôles à venir, les répétitions, les spectacles, les prises de rôles, sans oublier la vie de famille, etc. ? Comment parvenez-vous à gérer tout cela ?

En effet, j’aime énormément le TCE, et je suis très reconnaissant à Michel Franck de me confier de très beaux rôles. C’est un homme que la musique touche, qui aime vraiment les chanteurs et pour lequel j’ai le plus grand respect. Concernant Le Couronnement de Poppée, j’ai déjà fait beaucoup de répertoire baroque et c’est vrai que j’essaie d’en faire moins maintenant, mais je vais travailler le rôle de Sénèque avec plaisir, d’autant plus que, encore une fois, j’affectionne particulièrement le Théâtre des Champs-Elysées. Sans oublier que Christophe Rousset sera à la direction. J’adore son univers, c’est un musicien hors-norme que je suis très heureux de retrouver. On a déjà fait Bellérophon ensemble, un projet incroyable, c’était extraordinaire. Pour le côté famille, ce qui va être génial cette saison, c’est que je serai à Paris pendant six mois. Je vais donc pouvoir rentrer chez moi, ce qui enlève un poids immense. Pour ce qui est des prises de rôles, j’en ai l’habitude maintenant : plus la carrière avance et plus on apprend vite. Il me faut environ un mois pour apprendre un rôle, un mois et demi s’il est très long. Donc généralement j’apprends les rôles durant une production pour la production suivante. C’est une sorte de gymnastique, et c’est vrai que c’est bien de s’y prendre avant. Parfois ça m’arrive ! (rire) J’aime bien travailler comme ça, même si c’est un peu stressant, mais je ne suis pas le seul : je ne dirai pas de noms, mais j’en connais bien d’autres ! Après, on connaît quand même les œuvres parce qu’on les a écoutées.

Vous travaillez la partition seul, ou bien avec une aide extérieure ?


Mathieu Pordoy ; © DR

Si c’est un rôle très exigeant, je vais voir un chef de chant, souvent Frédéric Rouillon. Il y a également un pianiste avec qui j’ai adoré travaillé et avec qui je rêve de retravailler, c’est Mathieu Pordoy. Mais en général, je travaille seul la partition dans un premier temps (le déchiffrage et pratiquement tout le par cœur), puis je vais voir un coach. On travaille en fermant la partition, ce qui permet de voir ce dont je ne me souviens plus aussi. Le par cœur se fixe ainsi profondément. Il y a donc un gros travail de préparation en amont, car ça ne sert à rien d’aller voir un pianiste sans ça.

Outre Philippe II, y-t-il un autre rôle qui vous fait rêver et que vous aimeriez particulièrement faire ?

Il y en a pas mal… Le rôle de Zaccaria (Nabucco) qui est un challenge immense… En réalité, c’est surtout Verdi qui me plaît. J’aime aussi beaucoup le rôle de Raimondo dans Lucia. J’aimerais bien également chanter les quatre Diables dans Les Contes d’Hoffmann, Méphistophélès dans Faust de Gounod, ou le Mefistofele de Boito, qui est encore plus costaud, mais j’adore l’air « Son lo spirito ». Sarastro, Osmin, Marcel (dans Les Huguenots) sont pour leurs parts des rôles pour basse profonde, et je suis une basse chantante ou « noble ». Ce n’est donc pas vraiment pour moi…

Puisque nous parlons de votre voix, si vous n’aviez pas été basse, qu’auriez-vous aimé être ?

Alors ça, je ne sais pas ! C’est vrai que les basses sont souvent considérées comme un peu plus « cool » tandis que les ténors ont une image plus stressée, plus nerveuse, ce qui me fait rire ! Peut-être baryton Verdi… Un baryton capable de chanter Rigoletto ou Posa… Ca, j’aurais bien aimé. En même temps, quand j’entends Jean-Sébastien Bou, c’est un chanteur absolument fabuleux, c’était un immense Pelléas… La ligne de chant qu’il a est absolument exceptionnelle. En fait, j’aurais bien aimé être Jean-Sébastien Bou !

Enfin, nous avons balayé un peu votre saison. Quels sont vos autres projets ?

Et bien l’année prochaine sera une saison très Debussy car je vais faire plusieurs Arkel (Pelléas et Mélisande). On va reprendre la production d’Eric Ruff qu’on avait faite au Théâtre des Champs-Elysées avec Patricia Petibon, Jean-Sébastien Bou, etc. La reprise se fera à Rouen, donc chez moi, ce qui me ravit, mes enfants pourront venir me voir ! J’aurai un autre Pelléas à Lille avec François-Xavier Roth, un chef que j’adore. Ce seront mes premiers pas à l’Opéra de Lille d’ailleurs. Je ne peux malheureusement pas encore en parler, mais je reviendrai également au Théâtre des Champs-Elysées pour y interpréter des rôles importants durant les prochaines années. Il y a également un grand rôle dans un opéra de Verdi à Madrid, mais c’est assez lointain, ainsi qu’un disque avec John Nelson mais je ne peux pas trop en parler pour le moment… En tout cas, j’ai des projets vraiment sympas ! Encore de très belles choses à venir.

Propos recueillis par Elodie Martinez le 9 octobre 2019

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