Les grandes interprètes de l'art lyrique : chanter Aïda

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Aïda est sans doute l’une des œuvres les plus populaires de l’art lyrique, et malgré son faste et son envergure, l’opéra de Giuseppe Verdi met en scène un drame intimiste dans un huis clos passionnel. C’est précisément cette approche, « recentrée sur la tragédie humaine », que retient la metteure en scène Shirin Neshat dans la nouvelle production d’Aïda donnée cette année au Festival de Salzbourg (et dont nous vous parlions dans nos colonnes). Pour la première fois sur scène, Anna Netrebko y incarne l’esclave éthiopienne et succède ainsi à nombre de grandes interprètes ayant marqué l’histoire du rôle. Nous revenons sur cette « histoire », de Teresa Stolz à Anna Netrebko.

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Depuis sa création, Aïda (1871) a toujours suscité l’engouement du grand public comme l’admiration des mélomanes les plus exigeants. L’intrigue parée des mystères et des splendeurs de L’Egypte a tout pour frapper l’imagination du spectateur. Comment ne pas être impressionné par les scènes grandiosesoù se déploient des chœurs imposants ? Comment oublier le son majestueux de ces fameuses trompettes que chacun a déjà entendues ne serait-ce qu’une fois ? Pourtant l’aspect monumental de l’œuvre est constamment contredit par les déchirements d’un huis clos passionnel. Au milieu des fastes reconstitués de l’Egypte ancienne se déroule un drame intimiste et intemporel qui s’achèvera comme le voulait Verdi sur « quelque chose de doux et d’éthéré, un adieu simple à la vie ».Aïda apparaît bien comme une synthèse entre l’esthétique fastueuse du grand opéra français et la tradition romantique italienne.  On y trouve des scènes et des duos intimistes portés par une musique du plus grand raffinement et la complexité du rôle-titre en fait un des plus recherchés par les grandes sopranos lyriques qui cherchent à s’y illustrer pour l’éternité.

Quelles sont les qualités vocales nécessaires pour incarner ce personnage que Radamès compare à un « mystique rayon de lumière et de fleurs » ? Aïda apparaît comme une jeune femme émotive, une exilée accablée par le malheur ; mais c’est aussi une fille de roi, fière de ses origines, qui peut défendre son amour avec des accents flamboyants. Ce rôle exige un grand soprano lyrique capable de monter dans les aigus et rompu à la technique belcantiste comme en témoigne l’extrême difficulté de l’« air du Nil » au début du troisième acte. La jeune esclave y exprime toute la nostalgie du pays natal dans une romance à l’écriture des plus raffinées, couronnée par un célèbre contre-ut chanté « dolce ». Dans la scène finale qui donne son originalité bouleversante à l’opéra, Aïda meurt d’extase amoureuse, la voix soutenant le timbre dans un « fil di voce » miraculeux. Car c’est dans un murmure que tout s’achève, bien loin de l’éclat guerrier des trompettes, dans une sérénité lumineuse – comme quelques années plus tôt, avec Tristan (1865), Wagner fait mourir son Isolde dans une « suprême volupté » (Höchste Lust).

Teresa Stolz, la première interprète

Le 8 février 1872, Aïda est donnée à la Scala de Milan après avoir été créée au Théâtre khédival du Caire quelques semaines auparavant. Pour affronter le public milanais, Verdi choisit ses interprètes avec le plus grand soin. C’est Teresa Stolz (1834-1902), soprano au timbre chaud et assuré dans tous les registres, qui crée le rôle-titre.


Teresa Stolz

Ses dons vocaux exceptionnels, sa présence scénique et son art de l’interprétation, en faisaient déjà depuis plusieurs années l’interprète fétiche de Verdi. La chanteuse entretenait des relations si privilégiées avec le compositeur qu’elles alimentèrent d’ailleurs la rumeur, jamais établie, d’une liaison amoureuse... Quoi qu’il en soit, Teresa Stolz fut la créatrice de plusieurs grandes héroïnes verdiennes et les caractéristiques de sa voix constituent une indication précieuse pour comprendre les intentions du compositeur. Du Bal masqué (1859) jusqu’à Aïda, le maestro privilégie dans le registre de voix aigüe, ce que les Italiens appellent une « soprano di forza », qu’on désigne aussi par le terme de « soprano dramatique ». De quoi s’agit-il précisément ? Ce type de soprano s’apparente à la « soprano Falcon », voix typique du grand-opéra français. Une telle voix doit posséder un large ambitus qui lui permet de côtoyer la tessiture de mezzo-soprano et affronter un tissu orchestral d’une grande richesse sonore. La voix sera donc puissante et étendue avec un registre central développé. Le rôle d’Aïda exige un tel potentiel mais nécessite aussi une extrême variété et beaucoup d’agilité dans l’interprétation. La voix doit faire de grands sauts mélodiques allant du grave soutenu jusqu’à des aigus éthérés. L’interprète du rôle-titre passe de la fougue de « Ritorna vincitor ! » (Acte1) à la simplicité des suaves modulations de la romance : « O cieli azzuri, o dolci aure native… » (Acte 3). Les éclats de l’affrontement avec Amneris (Acte 1) contrastent absolument avec la douce mélancolie du chant extatique sur lequel se referme le drame. Toutes les qualités requises pour Aïda semblent résumées dans ces quelques lignes dues à la chanteuse et journaliste américaine Blanche Roosevelt (1853-1898), écrites alors qu’elle venait d’entendre Teresa Stolz dans le Requiem de Verdi donné en 1875 à Paris : 

« La voix de Madame Stolz demeure celle d’un pur soprano, avec une extension immense et une intonation parfaite ; une voix encore jamais entendue qui s’étend de la note la plus grave à la plus aigüe. Son phrasé est vraiment superbe et je n’ai jamais perçu le moindre défaut d’intonation. Elle aborde une note et la tient si longuement qu’on dirait que son souffle est épuisé, alors qu’elle en a encore en réserve. Les notes sont belles, claires, coupantes comme un diamant (…) On dit qu’elle est la plus grande cantatrice du monde. » 

Difficile de rivaliser avec une telle cantatrice ! Pourtant, dès l’année suivante, en 1876, Adelina Patti (1843-1919), autre diva d’exception reprendra le rôle-titre d’Aïda au Royal Italian Opera de Londres.

Les grandes Aïda du début du siècle

La Tchèque Emmy Destinn (1878-1930), protégée de Cosima Wagner et aimée de Caruso, qui la demandera en mariage (en vain !) ; l’américaine Rosa Ponselle (1897-1981), qui sera un des modèles de Callas ; et sa rivale l’Allemande Elisabeth Rethberg (1894-1976), marqueront durablement le personnage.

Figure majeure du chant de l’entre-deux guerres, Elisabeth Rethberg fait ses débuts en interprétant Aïda qui deviendra son rôle fétiche : c’est elle que Toscanini choisira pour sa première Aïda à Londres en 1936. On souligne la beauté du legato et l’exceptionnelle pureté musicale de cette Aïda qui frôle la perfection.

Une autre chanteuse illustre ce style de chant caractéristique du début du XXème siècle qui, à l’écoute, peut nous paraître aujourd’hui un peu suranné malgré son évidente beauté, Giannina Arangi-Lombardi (1891-1951).

En 1928, elle enregistre une des premières versions discographiques intégrales sous la direction du chef italien Lorenzo Molajoli (1868-1939) et demeure aujourd’hui encore considérée comme une des plus grandes interprètes d’Aïda. Héritière directe de la tradition belcantiste, elle s’impose par sa parfaite maîtrise musicale, par la sûreté de ses choix stylistiques et par la force expressive de son interprétation. Giannina Arangi-Lombardi est un modèle dont l’influence se retrouvera ensuite chez trois autres grandes chanteuses qui  ont excellé dans le rôle : Maria Callas (1923-1977), Leontyne Price (1927) et Montserrat Caballé (1933). 

Maria Callas et quelques autres

Entre 1948 et 1953, Maria Callas (1923-1977) interprète une trentaine de fois le rôle de la jeune esclave éthiopienne. En 1955, le producteur musical Walter Legge (1906-1979), par ailleurs mari d’Elisabeth Schwarzkopf, convainc Maria Callas d’enregistrer Aïda sous la direction du grand chef italien Tullio Serafin (1878-1968).


Maria Callas, Teatro San Carlo de Naples (27 avril 1950)

Le ténor américain Richard Tucker (1913-1975) est Radamès tandis que l’Italienne Fedora Barbieri (1920-2003) chante Amnèris. Après une Traviata de légende donnée au printemps à la Scala, Maria Callas enregistre ce disque au cours d’un été très chargé. Peut-être est-ce la raison pour laquelle cet enregistrement ne restitue pas la vérité dramatique éblouissante qui était la marque de la diva...

Dans la même période, il faut citer Renata Tebaldi (1922-2004) qui prêta à Aïda toute la beauté et la lumineuse pureté de son chant sans toujours parvenir à incarner la noblesse et les ambiguïtés de l’héroïne de Verdi. Zinka Milanov (1906-1989) fut également une Aïda remarquable : d’origine croate, elle devait dominer la scène du Metropolitan  Opera de 1937 jusqu’à ses adieux en 1966 en s’illustrant dans les grands rôles verdiens. Zinka Milanov fut une Aïda « lunaire et inspirée » selon les termes du musicologue Piotr Kaminski. Souvenons-nous en effet que, dès le prélude de l’opéra, le thème d’Aïda, d’une douceur diaphane et rêveuse, se superpose à celui des Prêtres, magistral et inquiétant. Et la célèbre romance « Celeste Aïda », que chante Radamès, confère une dimension presque surnaturelle à la jeune esclave.

Leontyne Price  et Montserrat Caballé

La cantatrice américaine Leontyne Price (née en 1927) a trouvé ses meilleurs rôles dans le répertoire verdien où s’épanouissait son timbre chaud et sensuel. L’irrésistible beauté de ses aigus et la richesse de son timbre restent une référence absolue. Aïda fut son héroïne de prédilection pendant une trentaine d’années et son intelligence musicale alliée à une grande sensibilité artistique en ont fait l’une des meilleures interprètes du rôle. Marchant sur les traces d’Elisabeth Rethberg et de Rosa Ponselle, Leontyne Price peut être considérée comme la plus grande Aïda de l’après-guerre. L’enregistrement qu’elle a réalisé en 1962 sous la direction de Georg Solti (1912-1997) demeure un enregistrement de référence qui met en lumière toute la subtilité de son interprétation. À ses côtés, Rita Gorr (1926- 2012) est une Amnéris pleine de noblesse et de feu, tandis que Jon Vickers (1926-2015) campe un Radamès à la dimension profondément tragique.


Anna Netrebko, Aida au Festival de Salzbourg 2017

Connue pour son impeccable technique belcantiste et ses merveilleux pianissimi dans l’aigu, la souplesse aussi de son legato ainsi que l’infinie palette de couleurs de sa voix longue, Montserrat Caballé figure au premier rang des divas qui ont incarné Aïda. Il faudrait encore citer Mirella Freni et son sens  du phrasé verdien allié à l’intensité de l’émotion dans l’interprétation.

Si chacun pourra écouter et réécouter ces grandes interprètes pour trouver son Aïda « idéale », on peut se demander quelles sont aujourd’hui les grandes Aïda. Deux noms viennent à l’esprit des mélomanes : l’Allemande Anja Harteros (avec notamment Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier), à la voix d’une rare profondeur dramatique et expressive, et la russe Anna Netrebko, une des plus célèbres divas du moment, dont l’éventail de couleurs allié à une projection splendide donnent à son chant ce panache et cette force intérieure qu’exige le rôle de la grande héroïne verdienne – et qui interprète le rôle pour la première fois sur scène dans le cadre du Festival de Salzbourg 2017.

Catherine Duault

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