Lea Desandre : « La musique de Vivaldi est un trésor sans fin »

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Après sa double consécration, en 2017, aux Victoires de la Musique Classique et aux Jardins des Voix (fondés par William Christie), la carrière de la mezzo franco-italienne Lea Desandre s'est envolée, et nous avons pu notamment l'applaudir la même année dans Alcione de Marin Marais à l'Opéra-Comique, théâtre où nous l'avons retrouvée dans Orphée et Eurydice de Gluck l'année suivante. Après un concert aux côtés de Jakub Jozef Orlinski au Festival de Pâques d'Aix-en-Provence il y a deux semaines, nous venons de retrouver la cantatrice dans un récital (solo) dédié à Antonio Vivaldi, toujours à l'occasion de la manifestation provençale, et en avons profité pour lui soumettre quelques questions...

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Opera-Online : On sait que vous avez fréquenté les salles d’opéra très jeune...

Lea Desandre : J’ai la chance d’avoir des parents qui m’ont toujours soutenue et accompagnée dans mes rêves. De nature curieuse, ils ont été bien courageux et disponibles : dans un premier temps, j’ai eu le goût du sport : tennis, golf ; et surtout les sports d’équipe : volley-ball, basket-ball, handball, danse. Une sacrée organisation ! Puis la musique a fait sa place. L’avantage d’habiter à Paris, et les tarifs très préférentiels mis en place par beaucoup de théâtres, ont été une chance qui m’a permis d’aller écouter des concerts plusieurs fois par semaine. Un moyen d’apprentissage extraordinaire ! La chance que nous avons eu jusqu’à présent en France d’avoir une offre culturelle si foisonnante permet d’ouvrir les consciences et des vocations. La richesse culturelle de notre pays est un pouvoir qui lui confère bien des magies et qu’elle ne doit pas sous-estimer.

Pendant vos études au Conservatoire de Boulogne-Billancourt, vous vous êtes fait remarquer dès vos vingt ans par William Christie, puis vous avez intégré son fameux Jardin des voix en 2015, avant d’en sortir Lauréate en 2017. Pouvez-vous nous parler de cette expérience et de vos rapports avec Christie ?

A vrai dire, j’avais quitté le conservatoire à cette époque et étudiais à Venise auprès de Sara Mingardo. C’est elle qui m’a poussée à auditionner pour William Christie. Le Jardin des voix a été une expérience hors du commun, fondatrice. C’est une formation condensée ; on est propulsé du jour au lendemain, quelques mois durant dans les conditions de vie et de travail de musiciens aguerris. On y va pour apprendre musicalement et on en ressort en ayant appris bien plus : découverte du monde, gérer les changements acoustiques, les couleurs d’un orchestre et non plus de son piano d’études, les conséquences des voyages et décalages horaires sur la voix, vivre loin et longtemps sans ses proches, parler plusieurs langues … Être sur le terrain est une grande école : c’est ça le Jardin des Voix !

Vous venez par ailleurs de chanter sous sa direction (aux côtés de Jakub Jozef Orlinski) au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence dans un Pasticcio spécialement conçu par lui pour vous deux…

Entretenir des moments humains et musicaux réguliers avec William Christie et Les Arts Florissants est devenu une priorité dans mon calendrier. Comme je vous en parlais, le Jardin des voix a été un tournant dans ma vie. William Christie est un être d’une grande générosité, passionné et passionnant. Je lui dois beaucoup et les moments avec lui me sont précieux. Tout comme ceux avec l’équipe des Arts Florissants qui est devenue une véritable famille.

Et vous êtes de retour à Aix, huit jours plus tard, cette fois pour un récital solo entièrement consacré à Antonio Vivaldi, sous la direction de Thomas Dunford (à la tête de son Ensemble Jupiter). Comment avez-vous élaboré votre programme et quelles sont les exigences spécifiques aux œuvres du « prêtre roux » ?

Il se trouve que Vivaldi était un compositeur que Thomas Dunford et moi avions envie d’aborder bien avant notre rencontre. Il s’est vite imposé dans nos discussions lors de la genèse du programme. La musique de Vivaldi est un trésor sans fin, son œuvre est prolifique et elle nous offre à traverser toutes les émotions humaines. Une base merveilleuse pour constituer un programme contrasté et intense en émotions. Sa musique et sa vie ont été l’une de mes grandes motivations durant mes années d’études à Venise : visiter les bibliothèques en quête de manuscrits, aller en pèlerinage à la Chiesa di San Giovanni Battista, où il fut baptisé ; ou encore à l’Ospedale della Pietà. J’ai ramené beaucoup de sa musique vocale à mon retour en France et Thomas avait déjà sélectionné ses concerti de prédilection. Nous avons choisi, avec l’aide de nos proches, des œuvres fortes et variées. Nous voulions qu’en une heure quinze de programme, l’auditeur soit passé par le plus grand nombre d’émotions possibles … un tsunami sentimental !

Pouvez-vous également nous parler de votre autre projet avec Thomas Dunford et l’Ensemble Jupiter - intitulé « Amazones » - que vous deviez notamment donner à Paris et à Rouen avant que la crise sanitaire n'en décide autrement ?

Ce projet a vu le jour en novembre 2018, sous l’impulsion de Yannis François, un merveilleux musicologue et chanteur. C’est un projet très spécial dans lequel nous avons mis beaucoup d’énergie, regroupé une équipe exceptionnelle et rien laissé au hasard… Toutefois, nous souhaitons conserver le mystère encore quelque temps... Ce programme a fait les frais de la pandémie : une merveilleuse tournée de douze dates – dont le Wigmore Hall de Londres, les Philharmonies de Berlin et de Paris, la Chaux-de-Fonds en Suisse, la Chapelle Corneille à Rouen etc. - est reportée à la saison prochaine... ainsi qu’un disque. Ce que je peux vous dévoiler, c’est que nous avons fait une force de ces quelques mois supplémentaires et le projet n’en sera que plus magique ! (sourire)

Lors de votre prestation dans Alcione de Marin Marais à l’Opéra-Comique en 2017, nous avions écrit de vous : « une voix homogène, souple et d’une grande musicalité ». Comment définiriez-vous votre voix et comment en voyez-vous l’évolution ?

La voix est un instrument mystérieux. Son mystère la rend fascinante. Et la voix, c’est notre corps qui la produit. Enfant, je voulais être chirurgien cardiaque. Première fascination pour le corps humain. Puis, j’ai pratiqué la danse classique pendant treize années. Le corps comme moyen d’expression. Aujourd’hui, faute de pratiquer régulièrement la danse, je me suis prise de passion pour le yoga – grâce à mon talentueux ami et professeur Alex Blake. Cette discipline est fascinante puisqu’elle permet de mettre en lien toutes ces disciplines. La compréhension de la mécanique de cette machine extraordinaire m’a fait prendre conscience de l’impact que tout pouvait avoir sur mon instrument. Depuis 2017, j’ai continué à travailler avec assiduité ma voix et mon corps mais aussi mon hygiène et ma philosophie de vie. Spirituellement ou mécaniquement, tout s’entend. J’ai pris conscience que la peur n’arrêtait pas le danger, me suis rappelée de goûter la vie et la chance que j’ai de vivre de ma passion. La voix est le reflet de ce que l’on cultive au quotidien.
D’un point de vue technique, je souhaite offrir à mon instrument un environnement sain, serein et sans limites. L’idéal à atteindre est un instrument souple, agile, homogène, riche en harmoniques et une tessiture étendue. Avec ces ingrédients, on peut laisser la musique et le texte s’exprimer, jouer avec les couleurs sans se limiter à un répertoire. Prenez votre plat préféré : si vous en mangiez à tous les repas, l’émerveillement aurait tendance à tarir et il serait de plus en plus difficile d’entretenir la magie. Alors que lorsque vous découvrez d’autres saveurs, elles viennent enrichir le champ lexical de votre palais. C’est pareil pour nous : pour schématiser, un compositeur comme Claudio Monteverdi m’a sensibilisée à la force du texte au service de l’harmonie ; Händel ou Vivaldi à celle de la virtuosité, Debussy aux couleurs, Mozart à la ligne, Rossini à un autre type de virtuosité … Tous se complètent et nous font grandir ! A chaque nouveau rôle abordé, je découvre encore un peu plus ma voix. Prenez Urbain dans Les Huguenots  de Meyerbeer que j’ai chanté en 2019 au Grand-Théâtre de Genève (nous y étions), je me suis découvert une passion pour certaines notes aiguës. Un nouvel outil d’expression ! Qui sait où mon instrument me conduira dans trente ans ? Dans les cinq prochaines années, Mozart se dessine pour être mon pilier. Sacrée école ! Je me guide beaucoup au répertoire des chanteurs qui ont créé les rôles dans lesquels je me sens bien et discute souvent avec des collègues dont l’instrument est un peu hybride comme le mien. Mais la clef : être à l’écoute de notre instrument, c'est notre meilleur guide !

Vous êtes surtout connue comme une excellente interprète dans le répertoire baroque, mais on sait que la Mélodie française est également très chère à votre cœur…

Toute la Musique m’est chère ; ce langage universel qui traverse les époques, qu’importe son titre ou son étiquette, me passionne ! La musique baroque était d’ailleurs la variété d’hier. Rameau, Vivaldi, Bach, Pergolesi ne savaient pas qu’un jour ils deviendraient des compositeurs baroques. J’ai la chance de côtoyer sur scène depuis plusieurs années, la musique du 17ème siècle et première moitié du 18ème. Mais je suis pour autant tout aussi amoureuse de Mozart, Rossini, Bellini, Berlioz, Hahn, Debussy, Ravel, Porter, Rodgers et Hammerstein...
C’est une question de rencontres et de temps. Jusqu’à présent, William Christie, Thomas Dunford, Raphaël Pichon ou encore Emmanuelle Haïm, ont été les rencontres qui ont guidé mes projets. Toutes ces merveilleuses expériences m’ont permis de grandir musicalement et vocalement. J’ai confiance en moi et en mon instrument mais ce sont les autres qu’il faut convaincre. A présent, je suis heureuse car les directeurs de théâtre me donnent leur confiance dans un répertoire plus tardif : Mozart, Meyerbeer, Rossini, Gounod, Debussy. Tout vient à point à qui sait attendre. J’ai eu la chance d’aborder mes premières Nuits d’été de Berlioz cet automne grâce à l’Opéra de Rouen Normandie, une maison qui aime prendre des risques. Un pari qui a payé puisque maintenant que cette œuvre est à mon répertoire, les demandes arrivent. Et quelle joie de pouvoir transmettre ce répertoire. Il reste tant de musique et de poésie à découvrir, j’ai hâte !

Nous avons déjà chroniqué trois de vos disques dans ces colonnes (dont un en solo déjà consacré à Vivaldi). Est-ce important pour vous de faire des enregistrements et avez-vous de nouveaux projets dans ce domaine ?

J’aime beaucoup enregistrer ! Il faut faire preuve d’humilité et de bienveillance. S’entendre au disque est un exercice particulier que je prends comme un moyen de m’améliorer. Créer des projets est fascinant et j’ai régulièrement des idées et envies mais il faut que je me réfrène : l’enregistrement est le moyen de pousser le projet à l’extrême ; il faut donc lui consacrer beaucoup de temps et faire des choix. Un enregistrement, c’est un aboutissement ; idéalement, il vient après une tournée de concerts où l’on aura pu faire vivre la musique avant de la figer. Par exemple, pour vous donner un ordre d’idée, ce projet Amazones aura nécessité trois années de préparation. Deux autres projets sont sur le feu et je bouillonne d’envie de vous en parler mais c’est encore un peu tôt ! (rires). En tout cas, des projets il y en aura puisque je viens de signer pour plusieurs projets chez Erato/Warner...

Malgré les difficultés du moment, comment voyez-vous l’avenir ?

Je m’efforce à le voir avec confiance et optimisme. Nous avons pu créer une nouvelle production de Cosi fan Tutte à Salzbourg l’été dernier. Grâce à des mesures sanitaires strictes, nous avons pu donner six représentations avec du public – ou encore il y a trois semaines, à Madrid : nous avons joué devant un public le programme Pasticcio que nous venons de donner à Aix. Il y a donc des solutions et de l’espoir !
Mes pensées vont à tous mes collègues et notamment jeunes chanteurs qui n’ont pas de perspective à court ou long terme : pas d’auditions, projets reportés ou annulés dans une période clef pour quelqu’un qui démarre une carrière. Notre instrument demande beaucoup de rigueur et cette solitude qui va avec notre métier nous demande une grande discipline de travail. Sans objectif, c’est très difficile. Une des belles choses de cette année aura été la naissance de l’association « UNISSON » ; enfin un lieu d’échanges, de conseils et de partage pour notre discipline à l’abandon de ce côté depuis bien trop longtemps...

Propos recueillis en avril 2021 par Emmanuel Andrieu

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