Des Huguenots scéniquement dénaturés au Grand-Théâtre de Genève

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Il y avait de quoi hésiter à faire le voyage quand on s’est aperçu que la nouvelle production des Huguenots de Giacomo Meyerbeer – comme quatrième titre de la saison genevoise conçue par Aviel Cahn – avait été confiée au duo que forment Jossi Wieler et Sergio Morabito… après leur triste Norma au Teatro Massimo de Palerme, leur non moins affligeant Ariodante à la Staatsoper de Stuttgart ou encore leur Freischütz complètement raté à l’Opéra national du Rhin ! Pour ne pas changer, plutôt que de défendre l’ouvrage qu’on leur a proposés, les deux trublions n’ont de cesse de le ridiculiser et de le tourner en dérision. Ni reconstitution historique ni actualisation, mais la désormais (banale) transposition sur un plateau de tournage cinématographique, dans le Hollywood des Années 30 pour être plus précis, où les rapports de pouvoirs sont d’une violence censée renvoyer à celle des guerres de religions, socle du livret de Scribe et Deschamps, ici complètement éludées. La scénographie unique d’Anna Viebrock (collaboratrice fidèle de tous les spectacles de Christoph Marthaler) ennuie par ailleurs très vite avec son bric-à-brac de piliers d’église, de tables de maquillage et de balustrades qui seront les seuls supports visuels pendant les cinq heures que dure le spectacle. Au sein de cette scénographie indigente, du moins pour l’archétype du genre Grand-Opéra que sont Les Huguenots, les chanteurs sont soumis à un traitement le plus souvent saugrenu, voire ridicule. Ainsi du héros Raoul de Nangis, grimé en acteur comique type Groucho Marx et vêtu de manière miteuse, tandis que les deux principales figures féminines arborent a contrario des tenues chics de stars hollywoodiennes, tandis qu'Urbain devient une affriolante secrétaire ou Saint-Bris un mafieux patibulaire. Reprenant leur « recette » principale déjà utilisée dans Ariodante, le duel du III est transformé en match de boxe, et la scène du bal du IV où Raoul vient appeler au massacre ne suscite qu’une hystérie collective qui entraîne à sa suite l’hilarité de la salle... alors qu’il s’agit d’un des sommets les plus dramatiques de l’ouvrage !

Dans un tel contexte, les chanteurs ont bien du mérite. À commencer par John Osborn dont le personnage est le plus malmené ici, mais qui fait preuve néanmoins d’un incroyable aplomb vocal. Après ses enthousiasmants Arnold à Lyon en début de saison, et Henri (des Vêpres siciliennes) à Rome en décembre dernier, le ténor américain confirme qu’il n’a pas de rival (à part peut-être Michael Spyres) dans ce répertoire. D’une voix d’une magnifique clarté, doublée d’une diction souveraine de notre langue, il maîtrise sans la moindre trace d’effort la tessiture ardue de sa partie, et chante avec une virile élégance la soirée durant. C’est cependant la Valentine de la soprano américaine Rachel Willis-Sorensen qui provoque le plus grand émoi dans la salle. Son grave et son médium sont suffisamment étoffés pour qu’on lui adresse le qualificatif de soprano falcon, car elle possède également un registre aigu d’un souverain rayonnement. Las, avec son timbre rêche et avare de nuances, et son français très approximatif, la soprano macédonienne Ana Durlovski ne rend pas justice à Marguerite de Valois, de même que le temps de la splendeur vocale semble définitivement derrière la basse italienne Michele Pertusi (Marcel), qui retient néanmoins l’attention par son intense présence scénique. De son côté, Lea Desandre a la chance de se voir confier le rondeau « Non, vous n’avez jamais, je gage », habituellement coupé, air frivole que Meyerbeer écrivit après coup pour plaire à Mariette Alboni, et qu’elle exécute avec une juvénile assurance. Remarquables de puissance comme de solidité se montrent le Saint-Bris de Laurent Alvaro comme le Nevers d’Alexandre Duhamel. Une mention, enfin, pour le Tavannes d’Anicio Zorzi Giustiniani dont nous goûtons à chaque fois le beau timbre de ténor.

Mais le principal motif d’enthousiasme de la soirée, c’est bien évidemment la direction superlative de Marc Minkowski, qui nous avait déjà électrisés dans la fameuse production d’Olivier Py à La Monnaie de Bruxelles en 2011. À la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande aussi attentif que précis (jusque dans les nombreux soli réclamés par Meyerbeer), le chef français se confirme à nouveau comme un authentique chef d’opéra, confèrant une remarquable unité dramatique à cette fresque de très vastes proportions, qui puisent dans les esthétiques les plus différentes. Sans jamais sacrifier au théâtre, il réussit à rendre justice aux raffinements de l’écriture instrumentale, tout en gardant un œil sur les exigences du chant. On n’en attendait pas moins de lui !

Emmanuel Andrieu

Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer au Grand-Théâtre de Genève, jusqu’au 8 mars 2020

Crédit photographique © Magali Dougados

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