L'Opéra Comique rouvre ses portes avec Alcione de Marin Marais

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Après vingt mois de travaux, l’Opéra Comique a rouvert ses portes avec une tragédie lyrique que Paris n’avait plus entendue depuis 1771 : Alcione de Marin Marais (1656-1728). Connu surtout comme violiste virtuose et auteur de nombreuses pièces pour son instrument (Tous les matins du monde, le film d’Alain Corneau, l’avait révélé au public en 1991), le compositeur est étroitement associé au nom de Lully. Membre de l’orchestre créé par ce dernier, puis musicien de la Chambre du Roy, Marais servit la musique de son illustre aîné durant de longues années avant d’être appelé - en 1705  - à la succession de Campra, à la tête de l’Académie Royale de Musique, et c’est un an plus tard à Paris, soit en 1706, qu’il créera Alcione. L’œuvre s’inscrit dans la pure tradition lulliste, nourrie par ailleurs de recherches instrumentales ou harmoniques qui annoncent l’art de Rameau. Sans concession à l’esthétique italianisante défendue par Campra ou Charpentier, la musique de Marin Marais adopte les coupes traditionnelles des airs à la française, la plupart d’une grande beauté mélodique, pour certains d’une couleur toute populaire, tandis que les récitatifs s’inspirent de ceux de Lully. Dans la manière de ce dernier également, l’art de construire des grandes scènes dramatiques, graduant savamment la tension par le jeu alterné des airs, de vastes récits accompagnés, de chœurs, de pièces instrumentales descriptives…

Le livret, signé Houdar de la Motte, offre ce qu’il faut de scènes de sommeil, de magie, de tempête ou de démons pour s’inscrire également dans l’esprit féérique de la tragédie lyrique, à travers une intrigue rudimentaire mais bien construite, tirée des Métamorphoses d’Ovide (à l’instar de La Calisto de Cavalli donnée au même moment à l’Opéra national du Rhin). Pour cette résurrection, la maison parisienne a su réunir un plateau d’excellents solistes, bien assortis et complémentaires. Dans le rôle de Ceix, Cyril Auvity s'impose comme l’une des meilleures voix actuelles pour les difficiles rôles de haute-contre caractéristiques du répertoire français de l’époque. Découverte (par nous) dans Zoroastre de Rameau au dernier festival de Radio France & Montpellier, la jeune Léa Desandre illumine la soirée par un naturel et une finesse d’interprétation tout simplement admirables, en plus de la beauté d’une voix homogène, souple et d’une grande musicalité. Dans le rôle de l’amant déçu (Pélée), le baryton français Marc Mauillon – qu'on avait beaucoup apprécié dans le rôle-titre de L"Egisto de Cavalli à Luxembourg en 2013 – nous enchante une nouvelle fois avec son magnifique timbre, et nous livre une véritable leçon de chant, épaulée par une diction et une déclamation exemplaires. Autour de ce triangle amoureux se distingue en premier lieu le Phorbas du baryton-basse argentin Lisandro Abadie, personnage amoral de méchant auquel il prête la profondeur et l’autorité de sa voix. Remarquée dans Alcina la saison dernière à l’Opéra de Monte-Carlo, la soprano marocaine Hasnaa Bennani (Ismène) offre une voix pleine de charme et de fraîcheur, mais qui ne se projette pas toujours bien. Déception, en revanche, pour le Neptune (et Grand-Prêtre) de la basse espagnole Antonio Abete dont le français paraît pour le moins exotique en plus d’un instrument qui accuse désormais de sérieux signes d’usure…

La mise en scène, confiée à la talentueuse Louise Moaty, ancienne assistante de Benjamin Lazar, est un des motifs d’enchantement de la soirée. Avec la complicité de la chorégraphe Raphaëlle Boitel, elle mêle aux chanteurs une armada d’acrobates, de voltigeurs et de circassiens en tous genres qui réalisent des miracles sous nos yeux, notamment dans la fameuse Tempête du III où l’un d’entre eux est propulsé dans les airs et dans tous les sens… sous nos yeux ébahis ! Quasiment vide, le plateau n’est occupé que par cordages, des voiles et des gréements qui évoquent tant la machinerie baroque que l’univers marin dans laquelle se déroule l’histoire. L’intense mouvement qui y règne ne se fait jamais au détriment du chant et ce n’est pas le moindre des tours de force de cet ingénieux spectacle !

Quant à la direction de Jordi Savall, à la tête du Chœur et de l’Orchestre des Nations (qu’il a fondés), elle captive de bout en bout. Le chef catalan alterne avec le même bonheur sonorités badines ou tragiques, et sous l’apparente simplicité de cette musique, il fait ressortir la richesse harmonique de cette magnifique partition. 

Emmanuel Andrieu

Alcione de Marin Marais à l’Opéra Comique, jusqu’au 7 mai 2017

Crédit photographique © Vincent Pontet

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