Jeanne Gérard : « L’opéra italien n’exclut pas la musique américaine »

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Nous l’avions découverte en 2019 au Verbier Festival, où elle suivait la prestigieuse formation de l’Atelier Lyrique de la Verbier Festival Academy. Elle a enchanté notre déconfinement en juin dernier en tant qu’alumna du Verbier Festival avec un Quarantine Concert sous forme de retour à la vie musicale. Après une apparition à Musiques en fête le 11 septembre dernier, son mois d’octobre a été ponctué d’un concert Beethoven à l’Amphithéâtre Bastille avec l’Académie de l’Opéra national de Paris, d’une date Purcell à la Grange au Lac lors des Rencontres Musicales d'Évian, ainsi que d’une Médaille d’or à la Manhattan International Music Competition.
La soprano Jeanne Gérard est l’une des trois nommées (aux côtés de Marie Oppert et Marie-Laure Garnier) aux Victoires de la Musique Classique 2021 dans la catégorie Révélation lyrique. Entre autres multiprimée au Concours International de Chant de Mâcon (2019) et au Concours International Léopold Bellan (2017), elle incarne aujourd’hui la relève de l’art lyrique en France. Nous sommes revenus avec elle sur son parcours à quelques jours de la diffusion du concert des Révélations sur France Musique...

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Quel a été le déclic pour vous lancer exclusivement dans le chant après votre classe préparatoire littéraire et votre licence en philosophie ?

Jeanne Gérard : Je rêvais depuis mon enfance de devenir chanteuse. J’avais commencé très jeune à prendre des cours de comédie musicale, de jazz (et plus tard, de chant lyrique) mais je vivais cette perspective précisément comme un rêve et les conditions de sa réalisation m’échappaient tout à fait, ne venant pas d’une famille de musiciens. Lors de l’été post-khâgne (NDLR, deuxième année de prépa littéraire), j’ai demandé conseil à une amie violoniste, qui m’a dit : « Jeanne, le chant lyrique est terriblement compétitif. Tu as déjà 20 ans. Si tu veux avoir une chance de chanter à l’opéra, il faut que tu fasses un choix maintenant. Tu ne peux pas attendre d’avoir passé l’agrégation de philo pour te lancer ». Personne ne m’avait parlé avec autant de franchise jusqu’alors. J’ai tout de même lu sagement tous les ouvrages au programme du concours de Normale Sup, j’ai fait ma rentrée en khûbe (NDLR, le « redoublement » de la deuxième année de prépa littéraire) et au moment où je me suis assise à mon bureau, j’ai compris que ce n’était plus ma place. À la fin du premier cours, j’ai pris mes affaires et j’ai annoncé que je ne reviendrais plus. Je me suis alors inscrite à la Sorbonne afin de valider ma licence de philosophie, tout en ayant le temps de suivre une formation de théâtre et de me préparer aux concours d’entrée de conservatoires américains.

Vous êtes alors partie à New York pour étudier à la Manhattan School of Music…

Exactement, j’y ai fait mon Master de chant lyrique. La première fois que j’ai tenté le concours d’entrée, je n’ai même pas réussi la présélection. Mais j’ai travaillé comme une acharnée, je l’ai repassé l’année suivante et j’ai été reçue ! La formation américaine est vraiment axée sur la scène, avec des cours très variés : beaucoup de théâtre, du mime, de la danse de salon, des cours de présence scénique, de préparation aux auditions, en plus des cours de chant et de solfège, évidemment.

Quand vous êtes rentrée en France, avez-vous eu l’impression de devoir refaire vos preuves ?

Oui, j’ai eu le sentiment d’être une étrangère dans mon propre pays. Ce retour a été très éprouvant, surtout la première année. À New York, je travaillais avec de petites compagnies d’opéra, je faisais beaucoup de musique de chambre, des créations de musique contemporaine, des concerts de crossover, je passais des tas d’auditions… J’étais loin de chanter au Met mais j’apprenais mon métier, je progressais sur scène, avec mes collègues, j’étais sans cesse en mouvement ! Puis je suis rentrée en France pour des raisons personnelles et là, j’ai connu une traversée du désert. Je n’avais pas d’agent, pas de réseau. J’ai compris ce que c’était que de n’être attendue par personne, de frapper à des portes qui restaient closes. Les auditions étaient si rares qu’à chaque fois que je m’y présentais, j’étais affreusement nerveuse car je savais que la prochaine opportunité ne se présenterait sans doute pas avant plusieurs mois. Malgré sa rudesse, ce vide a été une bénédiction car il m’a permis de véritablement apprivoiser mon instrument. On répète toujours aux jeunes chanteurs qu’il ne faut pas trop chanter à pleine voix, mais j’ai suivi mon idée. J’ai travaillé ma technique comme le font les instrumentistes, pendant des heures et des heures chaque jour. Et cette méthode un peu stakhanoviste m’a permis de faire des progrès rapides. Il faut dire que je n’étais pas seule, j’étais guidée par d’excellents chefs de chant et par ma professeure de chant, Élène Golgevit. Après quelque temps, j’ai réussi un concours, puis deux, j’ai commencé à travailler et le bouche à oreille a commencé à fonctionner.

Peut-être est-ce la diversité de votre répertoire qui vous a permis d’arriver jusqu’à votre nomination à la Victoire de la Musique Classique ? On dirait que vous savez tout faire !

Disons que j’ai des affinités très fortes pour des répertoires éclectiques ! Chaque genre permet d’explorer un rapport singulier au texte, au théâtre, au phrasé, au corps et à la voix humaine, dont les potentialités sont extraordinaires… Tous les grands compositeurs ont écrit pour la voix. Pourquoi se priver d’explorer le répertoire vocal dans toute sa richesse et sa variété ? L’opéra italien n’exige pas que l’on renonce à la musique américaine !

Vous avez fait partie de l’Atelier Lyrique de la Verbier Festival Academy. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Rien que le travail de préparation au Festival a été passionnant car il m’a fallu apprendre un répertoire extrêmement riche et varié (près de quatre heures de musique en tout) ! On m’avait demandé de préparer les rôles de Violetta dans La Traviata pour la masterclasse de Barbara Frittoli, de Pamina dans La Flûte enchantée (dans laquelle j’étais doublure), et de la Gardienne du temple dans La Femme sans ombre (NDLR, voir notre compte-rendu), des chansons de Weill et une douzaine de mélodies et Lieder. Une fois à Verbier, chaque journée compte pour une semaine ! On peut avoir, dans une même journée, une masterclasse de Lied avec Thomas Hampson, une séance de travail avec un coach du Met, un atelier avec un psychologue sportif, une répétition avec Valery Gergiev ; et puis on va écouter un concert (ou deux). Le rythme de travail est intense mais l’atmosphère, extrêmement bienveillante et chaleureuse. J’ai beaucoup appris et j’y ai fait des rencontres artistiques importantes. De nombreuses portes se sont ouvertes comme des conséquences, directes et indirectes, de ma participation à ce festival.

Comment vivez-vous la période COVID depuis le premier confinement ?

Pendant le premier confinement, je me suis raccrochée aux œuvres pour trouver de la joie au milieu de l’angoisse et du silence du monde. Comme il n’y avait plus d’échéance, je me suis donné la liberté d’explorer le répertoire que j’avais simplement envie d’explorer. J’ai appris le rôle de Micaëla (et il se trouve que Mathieu Herzog vient de me proposer de le chanter la saison prochaine à La Seine Musicale, avec Adèle Charvet en Carmen), j’ai travaillé Manon et Lucia di Lammermoor, et j’ai commencé à lire Maria StuardaKarine Deshayes a eu l’immense générosité de me coacher (masquée et distanciée !) très régulièrement pendant cette période, qui a donc été d’une grande richesse artistique et intérieure, malgré l’inquiétude inévitable. Puis j’ai eu la chance de faire plusieurs concerts filmés dès la fin du premier confinement et d’avoir un début de saison assez intense. J’étais si heureuse de retrouver la scène que le deuxième confinement m’a fait l’effet d’un coup de massue. Trois annulations en 24h. Je ne faisais pas la fière… J’ai la chance de concevoir un projet autour de Nadia Boulanger avec une équipe fantastique, incluant le metteur en scène Vincent Huguet, le vidéaste Rasmus Mogensen et le compositeur Johan Farjot. Ce processus de recherche, de création et de collaboration est une véritable bouffée d’air mais il ne suffit pas à me faire oublier la frustration que j’éprouve face à toutes les incohérences et absurdités dont les acteurs « non-essentiels » sont victimes. Je commence sérieusement à me lasser de chanter dans des salles vides et de préparer des rôles et des concerts sans savoir s’ils seront annulés ou pas.

Vous deviez chanter Pamina dans La Flûte enchantée, en novembre dernier au Grand Théâtre, Scène Nationale de Mâcon, mais le deuxième confinement est passé par là. Est-ce un rôle qui a une importance particulière à vos yeux ?

J’adore chanter les rôles mozartiens. Celui de Pamina est merveilleux. C’est non seulement un personnage riche intérieurement et musicalement, mais c’est aussi un rôle qui me convient très bien vocalement. J’avais chanté Zerlina (Don Giovanni) et Susanna (Les Noces de Figaro) quand j’étais étudiante. Maintenant, je me tourne plutôt vers Donna Anna et la Contessa !

Quels sont vos projets ?

J’ai collaboré avec le compositeur Karol Beffa pour son prochain CD de mélodies, qui sortira au printemps. Je vais chanter avec Ambroisine Bré un programme viennois Mozart, Strauss, Lehár et Korngold, sous la direction de Mathieu Herzog. Je donne aussi un concert avec Renaud Capuçon et Tanguy de Williencourt au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence. En juin, j’interprète Sophie dans Werther à l’Opéra Nice Côte d’Azur, et je retourne aux Chorégies d’Orange pour la prochaine édition de Musiques en fête. Je suis également de retour à Verbier cet été !

Propos recueillis par Thibault Vicq

Crédit photo (c) Bérangère Monguillon pour France Télévisions

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