Les lieder en délire au Verbier Festival

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Outre le récital Wolf et Mahler de Thomas Hampson et Wolfram Rieger, deux concerts du programme Mainstage proposaient une incursion dans le répertoire de lieder au public du Verbier Festival. Commençons par en citer un autre : entre deux impressions d’immensité de la Symphonie n° 2 de Mahler, exécutée samedi en clôture par un Verbier Festival Orchestra légèrement fatigué par son agenda chargé (son magnifique, mais tempo parfois en-deçà des indications ciselées de Fabio Luisi, et quelques décalages dans le Scherzo), se cache le lied Urlicht, tiré de Des Knaben Wunderhorn. Ce quatrième mouvement est délicatement porté par Ekaterina Gubanova, angélique, rejointe dans un finale chatoyant par le timbre lumineux de Golda Schultz.

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Evgeny Kissin et Karita Mattila, Verbier Festival ; © Diane Deschenaux

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Matthias Goerne et Hannu Lintu (c) Thibault Vicq

Autre paire de manches pour la Rencontre Inédite de Karita Mattila (avec qui nous avons échangé il y a plusieurs jours) et d’Evgeny Kissin, qui tient davantage du face à face d’égos que de la musique de chambre. La rigidité du pianiste dans Duparc a tendance à se gommer chez Strauss, mais Brahms sonne un peu trop intellectualisé. Dans tous les cas, la soprano n’a pas l’opportunité de respirer à sa guise. Si son interprétation wagnérienne de la mélodie française est plus que contestable, nous lui concèderons une recherche des ambiances, bien que la voix ne suive pas vraiment : les do et les sont très souvent faux et la puissance est privilégiée à la subtilité. Elle et lui attendent impatiemment la fin du concert, conscients de ces moments gênants.

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Matthias Goerne, dont le remplacement dans La Femme sans ombre laissait présager une nouvelle annulation, est apparu rêveur et nuancé, en chuchotements, roulements de voix et longs développements de phrases, dans les Quatre chants sérieux de Brahms. Le succès de cette version avec orchestre était également dû à la direction du chef finlandais Hannu Lintu, décomposant les entités musicales en un puzzle de courants oniriques.

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L’Atelier Lyrique de la Verbier Festival Academy a lancé cette année un programme de lieder et de mélodies dont les étudiants chanteurs ont synthétisé les enseignements lors d’un récital à l’Église, le dimanche 28 juillet. Saluons d’emblée la prestation héroïque et atmosphérique des deux pianistes. James Baillieu (Chef Mélodie) sublime les deux extraits de Satire de Chostakovitch en une danse démoniaque, creuse la terre de Tchaïkovski jusqu’à la roche, et irrigue la musique française d’une semence florissante, même si Strauss a des allures un peu trop grandiloquentes. L’arsenal pacifique de Daniel Gerzenberg (étudiant de l’Academy) s’engage jusqu’à la moelle dans le romantisme allemand : Wolf lui inspire de faux lourés savoureux, des jeux de marelle sous la pluie et des pas dans des ruelles sombres ; Schumann et Brahms s’exaltent à travers une sensualité fusionnelle des deux mains. Il ouvre l’espace dans Shéhérazade de Ravel (un effacement du bruit de la pédale aurait rendu la pièce parfaite) et survole un champ de ruines chez Poulenc.


Atelier Lyrique (c) Thibault Vicq

Le baryton-basse Matthew Buswell livre une version rocailleuse d’O Tod, wie bitter bist du (Brahms), aussi respectueuse de la lettre que la version de Matthias Goerne trois jours auparavant. Clara Barbier Serrano mise sur l’élégance chez Wolf, en mettant un point d’honneur à ne jamais révéler les évidences de surface. Le compositeur perd un peu en acuité et plane en souffle prévoyant avec Kali Hardwick, qui nous cueille par les images qu’elle transmet de Debussy. Charlotte Bowden cumule fraîcheur, lisibilité et soutien, depuis les doutes schubertiens jusqu’à la séduction colérique de Libby Larsen. Jolyon Loy revient à Strauss après ses masterclasses avec Thomas Hampson : la structure des phrases est encore en processus de finition, mais nous pouvons constater la chaude clarté de la projection. Le ténor Michael Bell enfile sur Britten l’habit d’un barde shakespearien au vibrato planant, qui pourrait créer plus d’osmose avec le public recevant son histoire. Alexandra Yangel réussit cette mission sur le poker menteur et la complicité piano-voix de Chostakovitch, dans la souplesse au changement soudain et le legato magique. En russe aussi, la merveilleuse Victoria Karcacheva nous tient profondément, à la folie, sur Tchaïkovski. Retour à l’ironie, à l’Est encore : Ema Nikolowska est cavalière et virtuose dans Boltunya de Prokofiev. Des lucioles se rassemblent sur les vers d’Aragon mis en musique par Poulenc. Le trop d’implication « personnage » nuit cependant à la musique des mots, pourtant extrêmement  bien consolidée par une diction admirable. Jeanne Gérard, avec les mêmes brillants outils, alimente Ravel d’une prosodie ondulatoire et musquée. Enfin, Olivia Boen capitalise avec succès  sur la teneur des consonnes et des voyelles dans l’univers de Schumann.

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Ces trois dernières chanteuses ont également participé à Kabarett : The Degenerates, un concert nocturne dans la toute nouvelle Spiegeltent, et rassemblant des œuvres de compositeurs exilés aux États-Unis à la montée du nazisme. Cette soirée s’avère être un de nos meilleurs souvenirs musicaux de cette 26e édition du Festival : nous goûtons à l’anticonformisme de Hanns Eisler par la truculente Ema Nikolowska, au sommet ; Jeanne Gérard est bouleversante sur la musique de Kurt Weill, en particulier sur Je ne t’aime pas, hallucinante plongée en déchirement intérieur ; George Gershwin sied sur mesure à Olivia Boen, et son Vodka remporte un triomphe indiscutable. Schönberg en quatuor à cordes et La revue de cuisine de Martinů confirment l’allant et les mérites des illustres instrumentistes de la Verbier Festival Academy.

Cabaret, chanson, lied et mélodie, même combat ? Peut-être, finalement, tant la gymnastique de l’osmose totale entre en jeu. Et quand nous entendons des stars ou des étoiles montantes alterner leur répertoire avec le même talent, nous nous étonnerions sans doute d’apprécier leur interprétation en voix naturelle de chansons auto-tunées. Prochain défi ?

Thibault Vicq
(Verbier, les 24, 25 et 29 juillet, et 3 août 2019)

Crédit photo © Thibault Vicq

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