Une volcanique Femme sans ombre au Verbier Festival

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Depuis l’extérieur de la Salle des Combins, où se tient la représentation unique en version de concert de La Femme sans ombre, les neiges éternelles sur les montagnes environnantes appellent à prendre de la hauteur, comme si le monde terrestre s’était volatilisé. L’opéra monstre de Richard Strauss et de son librettiste fétiche Hugo van Hofmannsthal est pourtant bien ancré dans les profondeurs de la terre. En dépit de la magie qui s’y exprime, les questions qui s’y posent tiennent des lois biologiques, physiques et naturelles : l’enfantement et la projection de la lumière touchent l’impératrice d’un monde parallèle comme la femme d’un teinturier. La quête de la transmission rejoint celle de la raison par un ying et un yang rapprochant l’œuvre de La Flûte enchantée. Mais quand Mozart déploie un Singspiel sur la recherche de la vérité par la mutualité des rapports humains, Strauss confère à l’ « autre » une dimension de confrontation (Barak et la Femme, l’Impératrice et la Nourrice, la Voix du Faucon et la Voix des enfants à venir) reflétant ses propres défauts. L’interpénétration des univers se conjugue comme dans un conte cruel à l’issue toutefois heureuse, et la musique cristallise particulièrement la circulation de ces matières impalpables qui font les sorts et les couleurs moites de l’obscurité. La Femme sans ombre version Verbier Festival 2019, cent ans après sa création à Vienne, est une extraordinaire échappée bouillonnante, et une leçon magistrale de force orchestrale et vocale à tous les niveaux.


La Femme sans ombre, Verbier Festival ; ©DianeDeschenaux

L’assise instrumentale par le Verbier Festival Orchestra relève de l’exploit. Ses musiciens venant du monde entier se sont rencontrés début juillet pour commencer à travailler avec des membres du Metropolitan Orchestra. Leur entente texturale et le dialogue des pupitres témoignent d’une adaptabilité exceptionnelle. Impossible d’entendre les changements d’archet ou les respirations des vents dans le legato, tout coule de source. Valery Gergiev les pousse jusque dans leurs retranchements rythmiques, physiques et techniques afin de révéler le meilleur d’eux-mêmes. Il dirige avec moins de tressaillements que de coutume et fait sonner cet opéra monumental de toutes ses strates. La première partie pose la dramaturgie dans ses vents cosmiques et surnaturels, le bouillonnement de la fin de l’acte II est un sublime chaos de destruction, et le III retranscrit avec ferveur le voyage en inframonde. Le drapé des nuances diaprées illustre aussi brillamment les environnements palpables que les liens impalpables entre les personnages.


La Femme sans ombre, Verbier Festival ; ©DianeDeschenaux

Le triomphe du public à la fin du spectacle est aussi le fait d’une distribution resplendissante. Pourtant, rien n’était gagné d’avance en raison de la défection de Matthias Goerne, Nina Stemme et Brandon Jovanovich la semaine dernière. Les remplaçants des deux premiers sont bouleversants de vérité : on n’aurait pu trouver meilleur couple que le Barak de John Lundgren et la Teinturière de Miina-Liisa Värelä. Le baryton suédois n’engloutit jamais ses lignes, il prend le temps de tout phraser avec finesse. Sa bonté introvertie et berçante est appuyée par une voix cuirée, sensible et puissante. La soprano finlandaise retourne les sens en croquant la culpabilité sincère et l’émancipation dans des structures vocales au cœur onctueux et bordées de tissages nuageux. Gerhard Siegel, remplaçant malheureux, est pour sa part un Empereur chétif tentant de se défendre becs et ongles pour pallier à son manque de préparation. On est autant gêné pour lui qu’il doit l’être lui-même. Evelyn Herlitzius est impressionnante en Nourrice déterminée à sauver sa maîtresse quitte à mettre sa morale de côté. Ses vocalises virevoltantes projettent des graves fascinants et des enchaînements sans accrocs, au service d’une grâce sciemment souillée. L’Impératrice d’Emily Magee en impose également sous les traits d’une Impératrice souple et intense, tournoyant dans les abysses de son âme. On ne saurait passer sous silence l’indestructible Messager de Bogdan Baciu, les trois Frères étincelants de Thomas Ebenstein, Milan Siljanov et Julien Van Mellaerts, le Jeune homme enchanteur d’Eric Ferring, et le chœur solide formé par les étudiants de la Verbier Academy.

À la fin de la soirée, on se sent imprégné de cette lave en fusion qui a jailli, et qui en refroidissant scelle au fond de soi, en roche volcanique, le souvenir intime d’un grand rendez-vous.

Thibault Vicq
(Verbier, le 22 juillet 2019)

Ce concert est disponible en replay sur medici.tv

Crédit photo ©DianeDeschenaux

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