Héloïse Mas :« La Musique, c’est ce qu’on en fait… »

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Ces trois dernières années, nous avons eu la chance d’entendre souvent sur scène la jeune et talentueuse mezzo française Héloïse Mas, essentiellement dans le répertoire français : Le Roi Carotte à Lille, Barbe-Bleue à Lyon, Fantasio à Genève, et plus récemment aux Chorégies d’Orange dans le cadre du fameux concert Musiques en Fête ! Mais la crise sanitaire, qui frappe plus durement encore le secteur culturel que beaucoup d’autres, l’a réduite au silence depuis un an… mais seulement sur scène ! Car l’artiste a su « se réinventer », et est à l’initiative (avec quelques comparses) d’un projet aussi original qu’ambitieux, nommé Anachronistic Hearts, sur lequel nous l’avons principalement interrogée…                             

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Opera-Online : Comment êtes-vous devenue chanteuse lyrique ?

Héloïse Mas : Mes parents sont très mélomanes - j’ai vécu avec la musique classique toute mon enfance. Le premier opéra que j’ai entendu était Le Barbier de Séville dans cette version bien connue avec Placido Domingo et Teresa Berganza que ma maman écoutait dans la voiture. Le premier opéra que j’ai vu en live était Tannhäuser de Wagner, à l’Opéra National de Lorraine de  Nancy. J’avais 11 ans je crois, j’étais au bord de mon siège et je ne voulais pas que ça s’arrête ! Mes parents nous ont également inscrites très vite en école de musique. Nous avons toutes fait du piano, une de mes sœurs a même fait un peu de violon, et j’ai pour ma part fait de l’orgue. Je me suis assez rapidement tournée vers le chant lyrique qui semblait mêler le meilleur des deux mondes du théâtre et du chant. Mon professeur de l’époque Robert Boschiero, du conservatoire Gauthier d’Epinal, m’a présenté à Elena Vassilieva qui m’a convaincue de faire du chant ma profession. Le reste, c’est surtout beaucoup de travail ! (rires)

Vous auriez dû faire de beaux débuts durant cette crise sanitaire, et notamment vos premiers Rückert Lieder avec le Philharmonique de Bruxelles en mars 2021, maintenant annulés. Comment vivez-vous la déception et la frustration qu’imposent la crise sanitaire et les mesures gouvernementales qui y sont liées ?

Toutes ces annulations sont très frustrantes… d’autant que je suis à un stade de ma carrière où j’avais énormément de « premières fois », comme ces Rückert Lieder qui sont un amour de longue date et pour lesquels j’avais tant d'impatience ! Sans parler du fait que, si certains projets sont repoussés, d’autres sont irrémédiablement annulés. Des opportunités qui ne se représenteront pas, ou alors dans très longtemps, les plannings des maisons d’opéra et de concert ne permettant pas de décalage, et les saisons étant planifiées parfois trois, quatre voire même cinq ans à l’avance pour les plus grandes… Nos projets sont actuellement perturbés sur plus de trois saisons ! Par ailleurs, l’absence du public et l'impossibilité de partager notre art et toutes ces émotions qu’il peut véhiculer est oppressante. Nous essayons de faire vivre la musique classique en ligne comme nous pouvons, mais rien ne remplacera jamais le live pour nous artistes ou pour le public… La musique fait vibrer l’air autour de nous, nous fait entrer en résonance avec elle - que vous soyez sur scène ou dans le public... -, ça n’a rien d’anodin ! Là où je suis très en colère, comme l’ensemble des artistes, ce sont ces discours où l’on nous qualifie de « non essentiel », où l’on retombe dans ces stéréotypes de « pas des vrais métiers », véhiculés par certains décideurs. Les règles appliquées pour empêcher le brassage de population sans trop atteindre l’activité économique sont des décisions que nous pouvons comprendre, cependant, pourquoi « essentiel » contre « non-essentiel » alors que nous contribuons tous à une même société, une même économie ? Quand on sait que la culture représente entre deux et trois % du PIB du pays, soit sept fois plus que l’industrie automobile, qu’elle dépasse la contribution au PIB de l’industrie pharmaceutique ou celle de l’industrie du sport, c’est plutôt exaspérant de se sentir méprisé comme cela. Désolée… parfois mon background en éco remonte vraiment ! (rires)

Vous avez l’air d’avoir beaucoup réfléchi à la question…

Oui… c’est vrai que ça travaille sur le plan personnel, sur l’incertitude liée à nos futurs… Combien d’artistes ont déjà abandonné car la réalité est qu’il faut pouvoir payer son loyer et ses factures, et que dire quand on a des personnes à charge… On essaye de comprendre ce qu’il se passe, pour avancer en trouvant un nouvel équilibre. Le fait d’être membre d’UNISSON permet également d’échanger entre nous, d’apprendre ce qu’il se passe pour chacun et souvent gagner en perspective. La chose la plus problématique, à mon sens, est que le poids de la survie de notre industrie est rejeté sur nous, les artistes, qui sommes en bout de ligne. Certes il y eut des aides, mais pas toujours accessibles à tous, et pour combien de temps ? Pour le moment, les structures qui nous emploient sont aidées et heureusement, car il faudra qu’elles soient opérationnelles au moment de la reprise. Mais les mesures à destination des artistes se réduisent à une prolongation du chômage… et sans doute pas de manière indéfinie. Mais aussi un discours bien répandu : les décideurs nous parlent de nous réinventer, de trouver des solutions… mais nous, pas « avec » ou « grâce » à eux - nous. Encore une fois, nous appartenons à une industrie aussi essentielle à l’économie du pays que d’autres. Mais elle est livrée à elle-même, mise en difficulté par des décisions qui ne permettent pas à ses acteurs de mettre en place les solutions viables et pérennes qui sont demandées par ces mêmes décideurs. Sur cet aspect du soutien de l’activité, puis de la relance, pour le moment, on nous abandonne. Nous sommes loin d’être le seul secteur en grandes difficultés, mais le problème c’est que les décideurs n’accordent pas une place prépondérante à la Culture et misent sur le fait que nous, artistes, serons prêts à tout pour faire vivre l’art, et que nous trouverons toujours des solutions car nous sommes portés par une volonté de partage, un besoin de créer et de rassembler, de vivre des émotions ensemble, et ils s’en servent.

Vous semblez très investie dans la défense de votre art ! D’ailleurs, vous êtes actuellement à l’origine d’un projet de démocratisation de la Musique Classique avec le projet Anachronistic Hearts (Les Cœurs Anachroniques). Qu’entendez-vous par « démocratiser la musique classique » ?

L’opéra et la musique classique en général sont des genres magnifiques, passionnants et passionnés. Et malgré un répertoire extraordinaire et des interprètes de qualité, la fréquentation des salles continue toujours de baisser, nos publics vieillissent… Comme vous le disait Romain Dayez récemment (NDLR : dans une interview parue dans ces colonnes), ce serait tellement bien que les gens aillent au théâtre ou à l’opéra... comme ils vont au cinéma ! Et, quand on y pense, aller au cinéma ou à l’opéra c’est s’asseoir dans le noir pour voir une action sur une période prédéfinie, d’autant qu’avec la musique live, comme nous en parlions tout à l’heure, il y a ce partage d’énergies et d’émotions qui ne sera jamais remplacé par de l’enregistrement, aussi agréable et utile soit-il. La musique classique fait souvent peur à des nouveaux (parfois jeunes) publics, fortement influencés par des idées préconçues voire même des préjugés sur le genre : une musique de vieux, ringarde, élitiste… alors que toute notre génération de chanteurs et celle qui arrive derrière nous vous le dira : c’est totalement faux ! La musique classique est aussi moderne que les gens qui la font vivre. Tout repose dans la façon de la présenter. Le slogan de Anachronistic Hearts est d’ailleurs « La Musique, c’est ce qu’on en fait ». Il y a aussi ce récurent « non mais moi la musique classique, j’aime pas ça » et quand on demande si ces personnes en écoutent la réponse est souvent « non » … Je ne sais pas si l’arrivée de mes neveux dans ma vie et l’aboutissement de ma réflexion sont une coïncidence mais ce « je n’aime pas » me fait penser depuis quelques temps maintenant à des enfants devant des légumes : ils n’ont jamais goûté, mais ils n’aiment pas ! La solution utilisée dans le monde entier est de mettre une bonne dose de béchamel et/ou de fromage sur les légumes et généralement ça passe mieux. C’est un peu le raisonnement que nous avons eu en nous lançant dans Anachronistic Hearts : on rajoute un scénario intriguant et palpitant, des visuels fantastiques qui font pétiller les yeux, le tout sur une base de musique classique de haute qualité. Le but ultime de toutes les démarches créatives de nos générations est bien entendu d’attirer ces nouveaux publics vers la musique live, mais leur donner envie de franchir le pas des portes des salles va passer par leur donner envie de découvrir d’avantage cette musique merveilleuse ! Si nous voulons les convaincre, il faut les attirer en s’adaptant à leurs codes, en leur parlant là où ils consomment du contenu comme les réseaux sociaux, et dans un format qui les séduira d’avantage, ou du moins les effraiera moins…

Que représentent ces Cœurs Anachroniques ?

Les cœurs sont tous ceux qui battent au rythme de la musique classique : les artistes, le public… et tous les cœurs qui battent autour de ce projet, et il y en a beaucoup ! Comme Laurence Cummings qui a dirigé cet album et joué au sein du London Handel Orchestra, orchestre de notre partenaire le London Handel Festival, qui m’a fait le bonheur de me soutenir musicalement sur cet album. Ce sont les cœurs des équipes techniques de Giraffe Production qui ont capté notre musique et finalisé le master, celui d’Olivier Vannieu qui, avec son label Muso, soutient le projet et donne à l’album une vraie place dans le circuit de distribution, les cœurs des équipes de tournage rassemblées par Gabriel Grinda (NDLR : dont nous venons de vanter le travail dans la production monégasque de Thaïs), ceux des équipes de décoration, de FX, de costumes… des gens que j’ai croisés au cours de ma carrière lyrique comme Bruno Fatalot, au détour de projet comme les membres de l’Éloge du costume, les amis qui lâchent tout pour venir nous aider au pied levé, la famille… Les propriétaires du château de Varambon qui nous ont accueillis pour le premier tournage et nous accueilleront bientôt pour le second, l’ADAMI qui a été d’un grand soutien dès le début du projet et continue de nous accompagner, tous les gens que nous rencontrons dans le cadre du projet et qui s’y lient, comme le public qui le soutient, ce sont leurs coeurs aussi... Le côté anachronique, lui, vient un peu du fait que je suis une jeune fille bien ancrée dans le 21ème siècle, mais amoureuse de cette musique d’avant, que j‘essaye de m’approprier et où je vis une grande partie de ma vie - même si j’écoute énormément de musiques actuelles ! Justement, je pense qu’il peut y avoir un pont entre ces époques, une sorte de joyeux mélange de ce passé dans notre présent et de notre présent dans cette musique du passé. Et puis… j’ai toujours su que je voulais mêler du steampunk - où uchronie et anachronisme sont fréquents - à l’esthétique de ce projet, car c’est un univers où j’aime évoluer depuis longtemps maintenant !

Et où peut-on suivre ce projet ?

Sur les réseaux sociaux de l’association qui le soutient : In Matters of the Hearts. Il y a une page Facebook, un compte Instagram, un compte twitter et une chaîne Youtube ! ll ne faut pas hésiter à suivre les différents réseaux car les publications qui s'y font régulièrement sont conçues en fonction des formats de chacun. Et puis de nos jours, c’est l’engagement sur ces réseaux qui font qu'un projet fonctionne ou non, alors il ne faut pas hésiter à liker, partager et commenter ces publications pour aider à donner à Anachronistic Hearts la visibilité et l'impact qu'il peut réellement avoir ! Et si l’univers dans lequel le projet se déroule vous intéresse, vous pourrez y trouver des petites anecdotes et des informations inédites cachées dans les publications...

Facebook : www.facebook.com/inMattersofthehearts/
Instagram : www.instagram.com/i_m_o_t_h//
Twitter : www.twitter.com/iMotH10
YouTube : www.youtube.com/channel/UCMUtAySx882LqEScNVhyttQ 

Propos recueillis en janvier 2021 par Emmanuel Andrieu

Crédit photographique © Emilie Trontin

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