Gaëlle Arquez : « J’aime surprendre là où l’on ne m’attend pas »

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En plus d’un physique de mannequin et de son maintien royal, la mezzo française Gaëlle Arquez possède également une voix en or, qui n’a rien perdu de son aspect mordoré en passant (assez rapidement) des emplois de soprano à ceux de mezzo. Après l’avoir entendue dans la première tessiture (Phébé dans Castor et Pollux à Dijon en 2014 ou Iphise dans Dardanus à Bordeaux en 2015), c’est en Carmen à Gstaad en 2019 et tout récemment à Montpellier dans le rôle-titre de Giulio Cesare de Haendel que nous avons pu l’applaudir (et lui poser quelques questions).

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Opera-Online : Comment le chant lyrique est-il entré dans votre vie ? Quel a été votre parcours ?

Gaëlle Arquez : J’ai commencé mes études musicales par le piano dès l’âge de sept ans. À cette époque, mes parents et moi vivions en Côte d’Ivoire, et j’ai eu la chance de croiser la route d’un professeur de piano français là-bas. À notre retour en France, trois ans plus tard, j’ai intégré le conservatoire de musique de ma ville natale, Saintes. Puis, adolescente, je me suis intéressée au chant. C’est lors d’un concert de fin d’année d’une comédie musicale composée par notre professeur de formation musicale où j’interprétais le rôle principal que j’ai rencontré le professeur d’art lyrique. L’année suivante, j’intégrais sa classe au conservatoire. Cinq ans plus tard, je réussissais le concours d’entrée du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris !

Vous avez fait vos débuts en tant que soprano. Comment avez-vous su qu’il était temps de devenir mezzo ?

Ma voix ne fut pas si évidente à « classer ». Plus jeune, ma voix était plus légère, avec un médium déjà corsé mais aussi une extension dans l’aigu. J’ai commencé en tant que soprano, en travaillant surtout Mozart et Rossini, puis je me suis intéressée au registre de soprano Falcon/Dugazon mais ce fut grâce au baroque que la transition vers un répertoire plus médium s’est effectuée sans forcément avoir la dénomination de mezzo. J’y ai découvert un répertoire où ma voix pouvait pleinement s’exprimer, que ce soit dans le baroque français ou italien. Le changement de registre s’est donc effectué progressivement jusqu’à devenir une évidence.

Vous venez de chanter le rôle-titre de Giulio Cesare de Haendel au TCE et à l’Opéra de Montpellier. Comme beaucoup de rôles d’opéras baroques, il est alternativement offert à des mezzos ou à des contre-ténors. Quelles difficultés avez-vous rencontrées en cherchant à vous acclimater à ce rôle ?

C’est un rôle relativement grave même pour une mezzo. Il est d’ailleurs plus souvent chanté par une contralto. Jusqu’à maintenant, je n’avais jamais interprété un rôle aussi grave. Ce fut un vrai défi que de rester dans ce registre de ma voix, d’y développer une virtuosité sur cette zone délicate que l’on appelle le « passage ». Le rôle est très long, et nous avons gardé sept airs sur les huit de la partition. Heureusement, les arie da capo permettent au chanteur de proposer des variations sur mesure pour sa voix, ce qui permet de maintenir une élasticité dans la voix. Et puis, Philippe Jaroussky connaît parfaitement ce répertoire, et cet opéra en particulier, ce fut donc très agréable que d’être dirigée par un chef d’orchestre/chanteur !

On connaît votre passion pour le tango. Que vous apporte cette danse ?

Cette danse et cette musique m’ont toujours fascinée. J’ai découvert plus tard que mon grand-père paternel, qui rêvait d’être chanteur d’opéra, en chantait souvent à la maison, notamment le répertoire de Carlos Gardel. Ce fut donc avec émotion que mon père, découvrant mon intérêt pour cette musique et cette danse, m’apprît que ce n’était peut-être pas un hasard ! Danser le tango est une véritable thérapie, il faut se rendre physiquement et mentalement disponible pour être à l’écoute de son partenaire, de ses moindres inflexions. Au-delà de l’aspect esthétique de cette danse que je trouve sublime, il y a une éthique, des codes à suivre, un respect de l’autre à avoir. Nous n’avons pas l’habitude de prendre les gens dans nos bras pendant 15 ou 20 minutes, encore moins des inconnus, cela demande un lâcher-prise, une ouverture à l’autre qui m’apportent beaucoup dans ma vie.

Carmen vous attend en fin d'année à l’Opéra national de Paris dans la désormais « mythique » production de Calixto Bieito. Avez-vous changé votre regard sur ce personnage avec le temps, et que pensez-vous du travail de Bieito sur cet ouvrage ?

J’ai déjà chanté le rôle dans cette production, au Teatro Real de Madrid en 2017, et j’en garde un souvenir intense. Les décors sont minimalistes mais avec des images fortes, les costumes ne sont pas particulièrement flatteurs, il règne une dureté, voire une violence qui sont très importantes. On est loin de l’exotisme et d’une sensualité gratuite ! J’ai eu la chance de pouvoir interpréter Carmen également à la Royal Opera House de Londres, à la Staatsoper de Munich, à l’Oper Frankfurt, au Festival de Gstaad (nous y étions) et à celui de Bregenz c’est-à-dire dans des productions tellement différentes… J’aime défendre ce personnage, sa force et sa rage, et peut-être encore plus aujourd’hui, car avec l’expérience, je suis chargée d’une énergie nouvelle. A cause de cette crise du Covid, je n’ai pas chanté le rôle depuis trois ans. Carmen commençait à me manquer, les retrouvailles n’en seront que plus fortes ! 

Quels sont vos autres projets, et vers quels nouveaux emplois ou répertoires aimeriez-vous maintenant vous orienter ?

Il y en a tellement ! J’aime explorer ma voix, sortir de ma zone de confort pour mieux y revenir, garder les portes ouvertes et ne pas m’enfermer dans un registre ni un répertoire. Je réfléchis à faire plus de concerts, de récitals, et pourquoi pas revenir au Lied. J’aime toujours autant l’opéra mais je me sens prête à présenter des programmes de récitals plus personnels. Le baroque français commence à me manquer également : Rameau, Charpentier et plus tardivement Gluck… Le baroque italien pique ma curiosité – comme Porpora ou Vivaldi. J’ai également chanté beaucoup de rôles chez Haendel (Medea dans Teseo, Zenobia dans Radamisto, Ruggiero dans Alcina et les rôles-titres de Serse et Giulio Cesare), et j’ai envie de continuer… pourquoi pas un Ariodante ! Je suis également attirée par les rôles d’Elvira et de Vitellia chez Mozart, et j’aimerais aussi présenter un jour ses airs de concerts ! Après Francfort et Vienne, je souhaite poursuivre mon chemin avec Charlotte dans Werther, et pourquoi pas un jour une Dalila ! J’aime surprendre là où l’on ne m’attend pas, une Mélisande, une Voix Humaine, un Octavian ou même explorer le répertoire italien de Bellini et Donizetti… Vous voyez, il me reste encore tellement de pistes à explorer !

Propos recueillis en juin 2022 par Emmanuel Andrieu

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