Dardanus à l'Opéra National de Bordeaux

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Après avoir enregistré l'ouvrage en 2011 (dans sa seconde version de 1744), le jeune chef Raphaël Pichon (et son Ensemble Pygmalion) s'est associé à l'inénarrable Michel Fau pour faire revivre Dardanus, cinquième tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau. C’est le Grand-Théâtre de Bordeaux qui a eu l'honneur d'étrenner cette étonnante production - avant l'Opéra Royal de Versailles qui l'accueillera à son tour les 5 & 6 mai prochain. C'est cette fois la première version (1739) qui a été retenue par Raphaël Pichon et Michel Fau, mouture qui laisse plus de place à la féerie et au surnaturel, au détriment de l’évolution psychologique des différents personnages. Pichon a cependant conservé (entre autres choses) de la seconde version l’un des plus beaux airs jamais écrits pour un haute-contre : le fameux « Lieux funestes ». L’histoire est quant à elle « classique » : Iphise, jeune princesse de Phrygie, est promise par son père Teucer à son allié Anténor, qu’elle n’aime point, car celui qu’elle aime, c’est Dardanus, fils de Jupiter et ennemi juré de Teucer, que ce dernier retient justement prisonnier. Après moult péripéties, la belle Iphise finira quand même dans les bras de son preux amant...

Dès l’Ouverture - virtuose et virevoltante -, on admire chez le chef versaillais la notable précision de la battue et un grand souci des timbres instrumentaux. Ses tempi respirent l’évidence et l’impulsion dramatique qu’il insuffle à la phalange qu’il a créée - il y a neuf ans maintenant - enthousiasme. Bref, la qualité du travail sur l’orchestre (foisonnant de couleurs) et sur le chœur - brillant et irréprochable - soutient cette musique délicatement subtile avec infiniment d’élégance et de raffinement.

Tout cela sert de magnifique écrin à une distribution de haute tenue. A commencer par le rôle-titre qui trouve dans le ténor flamand Reinoud van Mechelen – pour Frédéric Antoun initialement annoncé - un Dardanus plein de jeunesse et d'éclat, dont le timbre clair distille de touchants accents, avec une excellente diction de notre langue. Dès son premier air, au I, « Cesse cruel amour », la (sculpturale) soprano française Gaëlle Arquez incarne le chant noble que réclame la tragédie lyrique : une déclamation précise mais sans emphase, un timbre chaud et toujours ductile, un subtil alliage de fierté et d’émotion sans apprêt - autant de qualités qui font à nouveau merveille dans le superbe air du III « Ô jour affreux ».

Dans un personnage difficile à cerner - Anténor est un méchant que le sort rend versatile et défait -, l'excellent chanteur bordelais Florian Sempey impose sans peine sa superbe voix de baryton, laquelle lui permet la véhémence et les demi-teintes , comme dans le fameux « Monstre affreux, monstre redoutable », ce soir susurré plus que chanté, faisant passer un intense frisson. La basse argentine Nahuel di Pierro confère aux personnages d’Ismenor et de Teucer une ampleur remarquable, grâce à son timbre sombre et mordant, doublé d'une déclamation parfaite.

De son côté, la soprano canadienne Karina Gauvin – que nous avons interviewé à cette occasion - campe une Vénus emplie de malice, tandis que la prestation vocale s'avère précise et pleine de superbe, comme au Prologue, dans la succession de l’air lent « Troubles cruels ». Enfin, on se désole que les interventions de Katherine Watson (Amour, Bellone, La Bergère) soient si courtes car sa voix - à la fois cuivrée et charnue - ravit l’oreille.

Cerise sur la gâteau, Michel Fau signe une production qui respecte à la fois certaines règles propres à l'opéra baroque (les ballets, la gestuelle affectée etc.), mais en les revoyant par le prisme de son propre univers, kitsch et fellinien à la fois. Les costumes offrent une débauche de couleurs acidulées tandis que nombre d'images créées font penser à l'univers des célèbres photographes Pierre et Gilles. Un spectacle où l'humour et l'intelligence le disputent à chaque instant au merveilleux...

Emmanuel Andrieu

Dardanus de J. P. Rameau au Grand-Théâtre de Bordeaux du 18 au 26 avril, puis à l'Opéra Royal de Versailles les 5 & 6 mai 2015

Crédit photographique © Frédéric Desmesure

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