Frédéric Cornille : « Pelléas vient de m’apporter un coup de projecteur inattendu ! »

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Nous connaissions surtout le baryton Frédéric Cornille comme « spécialiste » du répertoire de l’opérette, dans lequel nous avons eu le plaisir de l’entendre dans des ouvrages tels que Les Mousquetaires au couvent à Avignon, ou plus récemment dans Le Pays du sourire au Théâtre de l’Odéon à Marseille. Mais le jeune chanteur nîmois vient de faire éclater son potentiel dramatique dans un opéra aussi exigeant que Pelléas et Mélisande de Debussy, à l’Opéra des Landes, où il tenait le rôle-titre. C'était pour nous l'occasion de lui soumettre quelques questions sur son parcours, sa perception de ce rôle mythique pour tout baryton, ou encore ses liens très forts avec Maurice Xiberras et Olivier Tousis, respectivement directeurs de l’Opéra de Marseille et de celui des Landes…

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Opera-Online : Comment le chant est-il entré dans votre vie ? 

Frédéric Cornille : Le chant est arrivé très tôt dans ma vie. Mais je parle du chant instinctif de l’enfant que j’étais et qui aimait à partager et à créer avec sa sœur et sa mère des scènes improvisées où se jouaient modestement des comédies de Molière, Corneille ou Beaumarchais, et où l’on chantait pour se distraire et partager des moments de gaieté des airs de variété française allant de Michel Delpech à Cloclo en passant par Eddy Mitchell, Sacha Distel, Nicole Croisille et bien d’autres… Comme vous pouvez le constater, à la maison, la culture était très éclectique et tout ce qui pouvait apporter de la bonne humeur était une chose bienvenue ! Au milieu de cela, la musique classique faisait elle aussi ses incursions dans la maison de mon enfance mais l’opéra, lui, m’a pris le cœur bien plus tard, et par hasard, à l’âge de 23 ans. A cet âge-là, je n’étais encore qu’un chanteur de karaoké qui avait fait tous les métiers possibles pour gagner un peu d’autonomie, et  c’est finalement après avoir été tour à tour vendeur automobile pour Renault, manutentionnaire, garçon de café, moniteur de tennis, vendeur en Prêt-à-porter masculin ou encore mannequin parisien ayant eu la chance d’ailleurs de travailler pour Karl Lagerfeld (une petite fierté personnelle à l’époque !) que l’opéra s’imposa à moi par le biais de rencontres aussi improbables qu’inattendues.

Le chant est entré dans ma vie par la synchronicité d’événements influencés je pense par mon désir de développement personnel, par des prises de risques concernant des choix de vie, et grâce aux rencontres d’êtres exceptionnels placés sur mon chemin dans des circonstances dépassant parfois l’entendement. C’est comme cela qu’un jour une personne m’a entendu à Nîmes dans un Karaoké et tout est parti de là. Dès lors la vie se chargea de me proposer régulièrement de suivre le chemin de l’opéra et du chant. Et parce que personne ne se fait seul, et que mes rencontres auront été mes plus belles chances d’investir l’art du chant et celui de l’opéra, je souhaite d’ores et déjà remercier ceux sans qui je ne serais pas là à vous raconter ma vie : Daniel Salas, Alain et Michèle Fondary, Olivier Tousis, Jean-Louis Pichon, Robert et Christiane Penavayre, Robert Gonnella, Henri Maier, Dominique Riber, mais aussi mes parents sont ceux qui m’ont donné ce qu’il y a de plus précieux pour monter sur scène et pour chanter : la confiance.

Vous venez d’interpréter votre premier Pelléas. Comment s’est passé la gestation du rôle, puis les représentations en elles-mêmes ?

Pelléas, c’est d’abord une rencontre avec Claude Debussy à travers une musique très exigeante et singulière nécessitant selon moi plus que toute autre œuvre un travail de grande profondeur. En effet, en ouvrant la partition au mois de février dernier je compris immédiatement qu’une méthodologie de travail méticuleuse s’imposait à moi pour mener à bien le défi. Concernant Pelléas, Debussy couche sur le papier une musique à la ligne mélodique vocale très contrastée et très dense tout au long de l’œuvre. Les principaux écueils dont il aura fallu que je me sorte auront été nombreux. D’abord la gestion d’un chant proche de la fréquence et du rythme de la voix parlée, qu’il faut réaliser sans dénaturer le potentiel lyrique de ma voix que nécessitent notamment les 3ème et 4ème actes. L’autre écueil fut, sur l’ensemble du rôle, d’apprendre à coupler endurance vocale et efficience de l’articulation du texte de Maeterlinck. Le tout s’articulant sur ce dernier écueil qu’est la maîtrise d’une musique magmatique comme « une rosée de plomb », énigmatique et parfois aussi imprévisible que la vie elle-même. Pour apprivoiser cette musique et qu’elle circule enfin naturellement en moi, pour mener à bien cette gestation il m’aura donc fallu de l’humilité, de la patience et une constance inscrite dans un vrai travail d’équipe avec Matthieu Pordoy, mon chef de chant, et Didier Laclau-Barrere, mon coach vocal, que je remercie au passage pour leur générosité et leur engagement à mon égard.

Une fois ce travail effectué, c’est à la scène que je me suis rendu compte combien le personnage de Maeterlinck faisait écho à ma sensibilité propre et combien il a réveillé de beaux et purs sentiments jusqu’ici tapis sous les strates entassées des évènements personnels de ma vie. Mon désormais grand ami Pelléas m’a permis des retrouvailles avec une part oubliée de moi-même. Ce qui fut d’ailleurs troublant lors de cette production, c’est que chacun des protagonistes principaux a trouvé sa résonance intime avec le rôle qu’il incarnait. La sensibilité du « druide » Olivier Tousis qui « casta » la distribution pour son festival aura largement contribué à de telles alchimies !

Vous êtes un familier tant de l’Opéra des Landes à Soustons que du Théâtre de l’Odéon à Marseille. Quels rapports entretenez-vous avec ces deux institutions et leur directeur respectif ?

Effectivement, j’estime avoir la chance d’être devenu un grand habitué de ces deux institutions, mais je n’oublie pas non plus la confiance que m’ont toujours témoignée l’Opéra de Saint-Etienne et son génial responsable des voix Jean-Louis Pichon, qui m’engage fréquemment et pour qui j’ai fait d’inoubliables débuts de soliste en 2007, sous la baguette de Laurent Campellone. Je dois aussi citer l’Opéra de Nice où je chante aussi régulièrement grâce à sa fabuleuse directrice de casting Daniela Dominuti qui, malgré de multiples changements de direction, m’a toujours apporté son soutien, ce même Opéra de Nice où je chanterai d’ailleurs mon premier Danilo en décembre prochain.

Concernant l’Opéra des Landes et le Théâtre de l’Odéon de Marseille, bon nombre de bienveillantes pensées me viennent à l’esprit tant leurs directeurs respectifs sont profondément humains et expérimentés dans le domaine de l’Art lyrique. En effet Maurice Xiberras et Olivier Tousis ont tous deux ce point commun d’avoir vécu la scène en tant que chanteurs. Ils savent tous deux ce dont notre métier a besoin pour que les scènes s’illuminent. Leur bienveillance à l’égard des artistes, leurs connaissances artistiques, techniques et administratives ne peuvent servir que l’épanouissement de leurs structures respectives ! Et je ne parle pas de leur engagement de toujours et sans faille pour mettre en lumière l’artisanat lyrique français, l’aspect patrimonial de l’opéra, sa démocratisation et tant d’autres de leurs compétences mises au profit de notre secteur artistique et appliquées avec passion, humanisme, et avant tout pour le sens commun.

Sur un plan plus personnel et surtout artistique je me sens chanceux de pouvoir m’épanouir dans ces structures autant dans le répertoire de l’opérette que dans celui de l’opéra. On me contestera peut-être cette idée, mais je pense que l’opérette est une école incontournable pour devenir un bon chanteur d’opéra, car si l’on arrive à concilier le développement vocal tout en répondant aux exigences multiples de l’opérette, comme le texte parlé, la danse, ou encore chanter en faisant « les pieds au mur », alors l’art de chanter de l’opéra devient de mon point de vue beaucoup plus « simple ». Ce n’est d’ailleurs certainement pas par hasard que les grands chanteurs du passé n’hésitaient pas à se confronter au répertoire de l’opérette ou de l’opéra-comique. En ce sens, sous-estimer ce patrimoine ou cliver systématiquement les chanteurs d’opérette d’un côté et les chanteurs d’opéra de l’autre serait encore de mon point de vue une grave erreur !

On vous connaît plutôt comme un artiste spécialisé dans les opérettes. Vous aspirez aujourd’hui à des rôles plus dramatiques ? Quels sont ceux que vous aimeriez aborder ?

Effectivement dans la « Ligue 1 » du monde de l’opéra français, je veux parler des grands théâtres, on me connaît plutôt comme cela, mais voilà cependant de nombreuses années que je fais, avec la même exigence, mes armes dans la « Ligue 2 », et sur des scènes étrangères de premier plan où j’ai pu faire mes preuves en tenant des rôles d’opéra de premier plan. Ainsi j’ai pu incarner Don Giovanni à Würzburg, Oreste à Nuremberg ou encore le Figaro Rossinien, Belcore dans L’Elixir d’amour et Albert dans Werther dans le milieu festivalier, autant de rôles que je souhaiterais aborder à présent dans les « grands » théâtres. J’ai confiance en mon agent Dominique Riber et j’attends désormais beaucoup de cet « après Pelléas » qui, à ma grande surprise, vient de m’apporter un coup de projecteur inattendu et non négligeable sur lequel il va falloir œuvrer.

Concernant des rôles plus dramatiques, je pense avoir bien conscience de mon emploi vocal et ne me risquerai pas à des contre-emplois. Alain Fondary et Gabriel Bacquier m’ont toujours dit « Chi va piano va sano » et vous connaissez la suite… « Chi va sano va lontano ! » … (rires) Sinon, je veux bien confier que le répertoire belcantiste italien me fait rêver et que je me sens prêt à l’aborder, mais dans ce métier, en termes de carrière, rien ne dépend que de soi-même ! Alors nous verrons…

Estimez-vous que votre carrière se déroule actuellement selon vos vœux ?

De façon générale, nous ne sommes pas totalement maîtres de notre destin, donc oui, je suis heureux des endroits dans lesquels je chante et des rôles que j’ai l’opportunité d’interpréter. J’ai bien évidemment encore des rêves à réaliser et je m’emploierai par le travail et la remise en question à essayer de les concrétiser, mais seuls l’avenir et la vie décideront de mon destin.

Avez-vous déjà eu des propositions que vous avez jugées dangereuses pour votre voix ? N'est-il pas délicat  pour un jeune artiste comme vous l'êtes – de les refuser ?

Comme je le disais tout à l’heure « Chi va piano va sano ». Il faut donc bien se connaître avant d’accepter toute proposition d’engagement et également bien connaître le degré d’exposition du rôle interprété. C’est également en ces circonstances que la relation avec l’agent doit être de concertation et protectrice pour l’artiste ! En cela, je connais la bienveillance de Dominique Riber. Elle n’enverra jamais un de ses artistes au « casse-pipe » et elle sera toujours là, à ses côtés, pour gérer l’aspect éventuellement délicat d’un éventuel refus.

Ai-je oublié de vous poser une question ?

Oui ! (rires) Si j’ai l’intention de reprendre le rôle de Pelléas. Car c’est déjà un rêve, un désir et un espoir que l’idée d’interpréter le rôle de Pelléas dans des théâtres d’envergure. J’aime tellement cette œuvre que je suis prêt à la maintenir le plus longtemps possible à mon répertoire !

Interview réalisée en juillet 2021 par Emmanuel Andrieu

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