Rusalka à l’Opéra Bastille : le sacre de Susanna Mälkki

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On attendait les nouvelles productions des Troyens et Il Primo Omicidio. Pourtant, c’est cette reprise de Rusalka de Dvořák qui apparaît comme la soirée le plus homogène et l’incontestable succès populaire de l’hiver de l’Opéra de Paris.

À cela, plusieurs raisons. Tout d’abord l’inusable mise en scène de Robert Carsen : créé in loco en 2002, le spectacle reste l’une des grandes réussites du metteur en scène canadien. Dans des lumières violettes, le décor joue de façon virtuose avec les perspectives de la scène. Monde des ondines et monde humain sont séparés par d’éblouissantes symétries, et si Robert Carsen ne questionne pas en profondeur la signification du conte de fées, il offre d’époustouflants moments de féérie, dessinant la promesse d’un au-delà.


Rusalka (c) Guergana Damianova / OnP


Camilla Nylund (Rusalka), Klaus Florian Vogt (Le Prince)
(c) Guergana Damianova / OnP

Les interprètes ensuite : Camilla Nylund a la redoutable tâche de succéder à Renée Fleming, créatrice de la première production. Certes, la soprano finlandaise n’a pas la signature vocale ni le charisme de la star américaine, mais elle compose un personnage de sirène enfantine peu à peu gagnée par le désir et la violence. On songe à Mélisande ou aux Janáček pleins de tendresse de la Suédoise Elisabeth Söderstrom. Le timbre gagne en puissance au fur et à mesure de la représentation, les demi-mesures se font plus émouvantes pour culminer dans une magnifique scène finale. C’est hélas un peu le contraire pour Klaus Florian Vogt en Prince. Dès son apparition, le chanteur allemand séduit par son timbre clair d’Heldentenor. Puis peu à peu, le chanteur allemand retrouve ses airs de chaste fol (Parsifal) et finit par se figer dans des automatismes wagnériens. La scène finale le montre en relatif péril vocal. Jezibaba et Esprit du Lac de luxe, Michelle DeYoung et Thomas Johannes Mayer peaufinent avec beaucoup d’élégance et de métier leur personnage. En Princesse étrangère, Karita Mattila brûle les planches par un abattage scénique renversant, malgré des graves défaillants. On signalera également le joli et bien sonnant Garçon de cuisine de Jeanne Ireland ainsi que les trois nymphes (Andreea Soare, Emanuela Pascu, Elodie Méchain).

Mais la véritable révélation de la soirée reste la direction de Susanna Mälkki. Dès l’introduction orchestrale, la cheffe finlandaise opte pour une lecture analytique et retenue. Les tuttis sont secs, les élans romantiques contrôlés. D’aucuns pourraient reprocher une certaine réserve théâtrale, mais cette conduite élégante et sculptée épouse idéalement le spectacle décanté de Robert Carsen. Avec un souci de la ligne qui va de l’avant, Susanna Mälkki propose en réalité un Dvořák aux rythmes limpides qui se rapproche du premier Sibelius. Il y a beaucoup de chaleur dans cette direction d’une clarté cristalline, beaucoup d’humanité dans cette tonicité fureteuse et en éveil. Peu à peu, l’Orchestre de l’Opéra est transfiguré par des sonorités d’une prodigieuse simplicité. Il se murmure que Susanna Mälkki est l’une des candidates possibles pour succéder à Philippe Jordan. Plus qu’un symbole, ce serait une excellente nouvelle. Susanna Mälkki est une très grande cheffe qui pourrait beaucoup apporter à l’Opéra de Paris.

Laurent Vilarem
(Paris, 1er février 2019)

Crédit photos : © Guergana Damianova / OnP

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