Cinq questions à Laurence Dale

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Nous avons d’abord connu le protéiforme britannique Laurence Dale comme chanteur d’opéra (dans les années 90), puis comme directeur d’opéra (celui de Metz, entre 2003 et 2004), puis comme chef d’orchestre (notamment aux Escales Musicales d’Evian dont il a été le directeur artistique jusqu'en 2012), et enfin comme metteur en scène - on se souvient d’un Barbier de Séville à Maastricht avec le Nationale Reiseopera en 2013, et c’est dans ce même costume au Rossini Opera Festival de Pesaro que nous l’avons retrouvé, pour l’unique opéra en version scénique de l’édition 2020 : La Cambiale di matrimonio. L’occasion était trop belle pour le rencontrer - autour d’un Spritz au bord de l'Adriatique ! - et lui poser cinq questions…

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Opera-Online : Comment vous êtes-vous retrouvé à Pesaro pour mettre en scène ce rare ouvrage de Rossini qu’est La Cambiale di matrimonio ? Et comment l’avez-vous abordé ?

C’est simple. Ernesto Palacio, l’intendant du festival, que je connais depuis 1983 quand nous avons enregistré Maometto II ensemble (NDLR : pour Philps/Decca sous la baguette du regretté Claudio Scimone) m’a contacté. Il savait que mes mises en scène avaient gagné des prix, tel que Helpmann Prize pour la meilleure production de l’année en Australie, mais aussi son équivalent au Pays Bas pour mon Ariane à Naxos, et il n’a donc pas eu peur de me confier l’une des productions de l’édition 2020 du Rossini Opera Festival (ROF)… et au final la seule production scénique ayant réchappée à la Covid-19 et à ses drastiques exigences sanitaires !
Sinon, j’adore prendre les œuvres au sérieux, même les plus drôles... comme cela, elles marchent mieux ! J’ai appris cette discipline avec Peter Brook, qui est le maître de la comédie fine. Et pendant nos années de travail ensemble, j’ai eu le privilège d’être formé à ses côtés en tant qu’acteur-chanteur et comme metteur en scène. D’ailleurs, c’est lui-même qui m’a proposé ma première mise en scène d’opéra, c’était en 2000. Depuis, j’ai monté tant de productions, y compris des opéras de Rossini : La Pietra del Paragone ou Le Barbier de Séville (deux fois...), et je préparais L’Italienne à Alger pour le Festival d’Athènes à l’Odéon d’Hérode Atticus, mais ça a été repoussé à l’année prochaine à cause de ce satané virus !

Comment avez-vous vécu la période de confinement ? A quoi avez-vous occupé votre temps ? Et comment voyez-vous l’avenir ? Êtes-vous confiant ?

Le confinement n’a pas changé grand-chose pour moi, car à chaque moment de liberté depuis quelques années, je rentrais en Angleterre afin de m'occuper de ma mère souffrante. A la suite des annulations d’Athènes et de la reprise de ma mise en scène d’Ariadne auf Naxos à Calgary au Canada, j’ai pu rester en Angleterre et l’accompagner jusqu’à ses derniers jours, qui sont intervenus en juin.
En même temps, enfermé dans sa maison, j’ai pu préparer La Cambiale sans vraiment savoir si l’opéra serait finalement monté ou pas. J’ai pu également me plonger dans un projet passionnant de recherche pour le Haendel Festival de Göttingen, avec mon ami George Petrou, grand expert de cette musique, et accessoirement directeur artistique désigné à partir de 2022 !
Il sait que je suis passionné par le fait de créer mes propres éditions des œuvres basées sur une grande recherche, mais aussi « faire mon Peter Brook » avec certaines autres, comme ça a été le cas avec La Pietra del paragone, c’est-à-dire montée sans chœur… ce qui marche très bien !

Donc, je suis confiant dans l'avenir, car on monte déjà de nouvelles productions dans un théâtre, comme ici à Pesaro avec cette Cambiale donnée au Teatro Rossini. Par nature, je n'aime pas le pessimisme ; au théâtre, on commence avec rien, sachant que quelques semaines plus tard, on obtient un spectacle qui se tient…
Il y a des maisons d’opéras qui repoussent les productions pour dans quatre ans. Je ne trouve pas cela intelligent, quand il faudrait plutôt ré-imaginer des projets. Quand j’étais directeur d’opéra, il m’a fallu m'adapter aux contraintes et aux possibilités. Et on a eu du succès malgré tout ! Aujourd'hui, nous vivons une époque qui nous pousse à l’invention et à la ré-invention !

Vous habitez en France depuis plus de 30 ans, mais l’on vous voit peu diriger ou mettre en scène dans votre pays d'adoption... Comment l'expliquez-vous ?

J'ai fait mes débuts en France il y a quarante ans maintenant, avec l'incontournable Tragédie de Carmen (NDLR : de Peter  Brook). Ca a été un moment historique et même d’anthologie en un sens, car Peter Brook a créé un tel impact, qu’après lui, beaucoup de metteurs en scène ont suivi ses traces. Je dois avouer qu’aujourd'hui tout mon travail est basé sur ce que j'ai appris avec lui. ll est un grand maître, et je me sens privilégié d'avoir eu ce rapport étroit avec lui dès le début de ma carrière.
Et je suis évidemment très frustré qu’après tant d’années, avec toute l'expérience que j’ai amassée entre-temps à l’international, je n’ai jamais été invité dans un opéra en France, à part Metz bien sûr... C'est d’autant plus bizarre que j'ai beaucoup de succès dans d'autres pays, que j'y habite depuis quarante ans maintenant, et enfin parce que beaucoup de directeurs de la nouvelle et précédente génération sont des gens que je connais pourtant très bien !...

Un de vos faits d'armes est d’avoir défendu le répertoire français pendant les années 80 et 90...

Oui, j'ai commencé en 1982 à chanter des récitals de musique française du 19ème siècle, et au début j'ai subi beaucoup de critiques, dont certaines disaient que c’était de la musique « sous-italienne » ! J'ai trouvé cela absurde, mais à l'époque on se moquait de moi de m'être mis à défendre ce répertoire… Mais c’est bien connu, les Anglais ont toujours adoré Berlioz, bien avant les Français eux-mêmes, et l’ont reconnu en premier comme le génie qu'il était ! Quand j’en ai eu l’occasion, j’ai toujours encouragé les artistes français à défendre les ouvrages de musique française.

On vous a entendu diriger des œuvres symphoniques, à Evian et ailleurs. Continuez-vous à diriger ?

Il y a douze ans, j’ai monté une Aida à Johannesburg. La direction de l’opéra a changé les dates des représentations en oubliant de consulter le chef. Et ce dernier n’était pas disponible pour une d'entre elles, et il n’y avait plus assez de temps pour des répétitions avec un autre chef, j'ai donc dirigé moi-même… sans avoir jamais dirigé un orchestre auparavant ! J'ai travaillé comme un fou pour assimiler la partition rapidement, et puis, avec la complicité du Johannesburg Philharmonic, nous avons donné Aida comme prévu. Cela a été une expérience inoubliable et unique !
J’ai pu réitérer l’exercice au Festival d’Evian, dont j’ai été pendant quelques années le directeur artistique. J’y ai notamment dirigé le merveilleux Sinfonia Varsovia, avant de fonder l’Evian Festival Orchestra. Les musiciens venaient de plusieurs grandes phalanges (le New York Philharmonic, le Vienna Symphony Orchestra, le Berlin Philharmonic etc.) et la joie de jouer ensemble était palpable. Le public le ressentait et nous avons partagé des soirées extraordinaires ensemble. Je me rappelle d'ailleurs que vous étiez un fidèle du festival et que vous êtes venu plusieurs fois m’écouter diriger là-bas. Je me souviens notamment de votre papier bienveillant sur l’interprétation par François Weigel du Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov... Depuis, j’ai également été invité à diriger à Pékin, entre autres, du Brahms, du Wagner et surtout des œuvres d’Elgar, mais je n’ai pas reçu de nouvelles propositions depuis quelques années maintenant. Ca me manque, car je dois avouer que le fait de créer de la musique avec les formidables musiciens d’un grand orchestre est sans doute ma plus grande joie dans la vie.

Propos recueillis en août 2020 par Emmanuel Andrieu

 

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