Eva Zaïcik : « J’ai dû apprendre à lâcher prise »

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Lauréate dans la catégorie Révélation Artiste Lyrique des Victoires de la Musique Classique en 2018, et entendue dernièrement dans un concert Vivaldi aux Musicales du Luberon, la jeune mezzo-soprano française Eva Zaïcik revient pour Opera-Online sur sa carrière déjà riche, sur les conséquences de la crise sanitaire sur vie de chanteuse, et sur ses projets.

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Opera-Online : D’où vient votre goût pour le chant ?

Eva Zaïcik : Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours chanté. Avant même de savoir parler, me disent mes parents… Le chant a toujours été mon mode d’expression privilégié. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Je dis souvent d’ailleurs que je chante pour ne pas avoir à parler en public. Je suis timide lorsqu’il s’agit de parler devant une assemblée, en revanche chanter me parait tout à fait naturel et me permet d’exprimer mes émotions.

Vous avez été Révélation Classique Adami en 2016 et avez obtenu la Victoire dans la catégorie « Révélation artiste lyrique ». Que vous ont apporté de telles récompenses ?...

Ces récompenses sont un moyen, pas une fin en soi... Je ne saurais pas dire si elles m’ont ouvert certaines portes. Sur le moment, en plus de la visibilité indéniable que cela donne, cela m’a également apporté du courage, car ce type de récompense fait du bien au moral. La reconnaissance de mes pairs est quelque chose qui m’a permis de me dire que je ne m’étais peut-être pas trompée de métier et m’a encouragée à continuer de travailler. De plus c’est le genre d’événements qui vous apprend à gérer votre stress et être prête à faire face à de plus grandes responsabilités artistiques. Je ne vis pas pour les récompenses, mais pour la musique et les nouvelles opportunités de rencontres artistiques et de découvertes de répertoire.

La dernière fois que nous vous avons entendue, c'était à Nice dans une Dame de Pique mis en scène par Olivier Py, et nous avons constaté chez vous une forte présence en scène. Est-ce important pour vous le jeu scénique, et comment le travaillez-vous ?

Cela me touche que vous ayez perçu cela chez moi. On m’a souvent dit que j’avais une grande présence scénique en concert, mais je ne me sentais pas légitime d’incarner un personnage en scène. Et pourtant, j’adore jouer ! Que ce soit des rôles tragiques ou comiques... Enfant, j’aurai voulu faire du théâtre, mais mon emploi du temps extra-scolaire ne le permettait pas. J’étais déjà bien trop occupée... Je n’en ai finalement jamais fait avant de préparer l’entrée au CNSMDP. J’ai donc travaillé avec une coach toutes mes auditions, jusqu’à ce que j’ai acquis une certaine technique. Mais ce qui m’a vraiment permis d’avancer dans ce domaine, fut d’arrêter de me juger et me regarder faire, au lieu d’être réellement actrice. J’ai donc appris tout ce que je sais lors des productions, qu’elles aient été estudiantines ou professionnelles. J’ai soif d’apprendre, j’observe beaucoup, et je cherche à aller toujours plus loin. J’aime faire des propositions en scène, les idées foisonnent dans ma tête, ce qui a très bien fonctionné avec Olivier Py par exemple…

Et de manière générale, goûtez-vous les mises en scène dites « modernes » ? Parlez-nous de votre ressenti face au travail d’Olivier Py ou encore de celui du sulfureux Stefano Poda, dont nous avons vu une production de l’Ariane de Paul Dukas - avec vous - au Théâtre du Capitole il y a deux saisons

Je crois qu’on ne peut faire plus opposé dans le travail,que la démarche d’Olivier Py et de Stefano Poda. Les deux expériences m’ont beaucoup apporté et appris. J’ai adoré travailler avec Olivier Py. Il est pour moi comme un chef de cuisine. En tant que gastronome, l’analogie me semble évidente. Il choisit avec beaucoup d’attention les ingrédients et son équipe pour réaliser un grand plat. Il crée son menu et l’explique à toute son équipe, à qui il fait entièrement confiance, puis laisse tout ce beau monde travailler à la réalisation des plats, tout en goûtant régulièrement pour corriger l’assaisonnement tout en douceur, avant de faire un dressage sublime. Je crois qu’il aime les personnes qui sont forces de propositions scéniques : en ça, je me suis sentie très à l’aise de travailler avec lui. Il arrive avec un concept, une idée extrêmement puissante et dans le travail il laisse beaucoup s’exprimer les artistes sur le plateau. Il crée avec la personnalité de chacun. A contrario, Stefano Poda, est un sculpteur qui va façonner une statue, de la composition de la glaise, au dernier coup de couteau qui dessinera un cil. Tout est réglé au millimètre. Il supervise et crée tout : de la scénographie aux lumières, des costumes, à la coiffure, au maquillage et au moindre geste sur scène. L’expérience a pu être assez douloureuse physiquement, car les costumes étaient très inconfortables (nous étions perchés sur des talons aiguilles de quinze centimètres de haut, avec dix couches de tissu somptueux qui nous entravaient, sous une chaleur de plomb à cause des lumières de scène). Tous nos gestes devaient exprimer de la douleur et une intense crispation du corps. Psychologiquement aussi ce n’était pas évident, car il fallait disparaı̂tre totalement derrière un costume et une gestuelle douloureuse, cela pour servir un projet plus grand. Il n’y a pas vraiment de place à l’individualité des artistes sur scène. D’ailleurs, on distinguait très difficilement les personnages sur le plateau, ce qui est à la fois dérangeant et fascinant. J’ai dû apprendre à lâcher prise et à me laisser totalement façonner à son image. Finalement, le résultat a été stupéfiant, et c’est bien ce qui compte.

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir de production à ce jour ?

Je viens d’évoquer avec vous la production d'Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas dont le travail fut diffcile, mais cela m’a fait grandir artistiquement. Cette production a marqué mes débuts au Théâtre du Capitole de Toulouse, et c’est une maison d’opéra que je chéris énormément. J’y ai notamment rencontré Sophie Koch qui m’a beaucoup apporté depuis. Difficile de n’évoquer qu’une production pour le meilleur souvenir, mais je compte récemment celle La Tragédie de Carmen, qui m’a beaucoup marquée. Le travail musical avec Miroirs Etendus (un jeune et brillant ensemble dirigé par Fiona Monbet et Romain Louveau), ainsi que le travail scénique avec Florent Siaud était génial. C’était une production fantastique à de nombreux égards. La rencontre avec le metteur en scène, que j’aurai la joie de retrouver dans Eugène Onéguine au Théâtre du Capitole, son travail de recherche toujours très référencé, mais aussi la rencontre avec les autres interprètes, qui sont devenus de grands amis.

Votre répertoire inclut beaucoup de musique baroque. Vous ressentez beaucoup d’affinités avec la musique ancienne ?

Je suis venue à la musique classique par la musique baroque. Ma première émotion musicale fut la Passion selon Saint Mathieu de Jean Sébastien Bach, alors que je n’avais que quatre ans. Beaucoup plus tard, lorsque j’ai débuté mes études musicales vers vingt ans, l’enseignement que j’ai eu était essentiellement tourné vers la musique ancienne, du médiéval à Bach... Je trouve que dans la musique baroque il y a une immédiateté des sentiments, et une vraie simplicité d’écoute. J’ai débuté par ce répertoire qui demande à la fois une grande connaissance du style, et donne aussi une grande liberté à l’interprète. Je trouve que c’est la musique parfaite pour faire ses armes avant d’éventuellement passer au répertoire plus tardif. Je ne pense cependant pas qu’il y ait une manière fondamentalement différente de chanter ces répertoires variés, c’est à mon sens le style qui diffère. Une technique vocale saine devrait permettre de chanter tous les répertoires pour lesquels sa voix est faite.

Comment vivez-vous la période actuelle ? Quelles en ont été les conséquences pour vous ? Et comment voyez-vous l’avenir pour les prochains mois ?

En dehors de la crainte et l’angoisse que provoque cette maladie partout dans le monde, c’est aussi un choc de voir annuler tous ses projets pour lesquels l’on se prépare depuis des mois, voire des années, avec tout ce que cela implique artistiquement, socialement et financièrement. J’ai la chance que mon entourage soit en bonne santé et de vivre cette période dans des conditions agréables. L’avenir est effrayant et incertain ; mais j’essaye de vivre ce moment avec le plus de sérénité possible, et je pense à toutes les personnes en souffrance et en danger immédiat à travers le monde. J’espère surtout que l’on n’ira pas vers un reconfinement qui serait une catastrophe pour l’économie globale et la mort quasi certaine de notre secteur. J’ai trouvé aussi beaucoup de réconfort, d’écoute et d’informations auprès de l’Association Unisson, créée à la suite de la crise sanitaire, par des artistes lyriques et pour les artistes lyriques. C’est un grand pas en avant et un élan de fraternité dans notre métier qui est par essence individualiste.

Quels rôles allez-vous aborder la saison prochaine et quels sont ceux que vous aimeriez que l’on vous propose ?...

Cette saison, je serai de retour au Théâtre du Capitole pour interpréter Olga, dans Eugène Onéguine de Tchaı̈kovski mis en scène par Florent Siaud. En septembre, j’aurais dû interpréter le rôle de Vénus dans l’Idoménée de Campra avec le Concert d’Astrée à l’Opéra de Lille, mais cela a été décalé au début de la saison prochaine pour les raisons que nous connaissons. Je rêve d’interpréter le rôle de Carmen de Bizet dans son intégralité, et c’est un projet que j’ai la joie de compter parmi mes projets à moyen terme. J’aimerais interpréter la trilogie des Monteverdi, des rôles Haendéliens dont j’ai eu l’occasion d’enregistrer certains extraits dans mon prochain album à paraı̂tre chez Alpha à la fin de l’année 2020. Je serais aussi très heureuse de retrouver Rossini : Rosina du Barbiere, La Cenerentola, L’Italienne à Alger… après avoir interprété Melibea dans Il Viaggio à Reims durant mes études. Je pense aussi à Judith dans Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, qui est l’un de mes opéras favoris. Enfin dans quelques années, j’aimerais aller à la rencontre du répertoire romantique et interpréter par exemple Charlotte dans Werther...

Propos recueillis en juillet 2020 par Emmanuel Andrieu

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