Bellini, un météore dans le ciel romantique

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Après Maria Callas, Joan Sutherland, Montserrat Caballé ou plus récemment Cecilia Bartoli, Sonya Yoncheva sera Norma pour la première fois, dans la nouvelle production de la Royal Opera House de Londres, dirigée par Antonio Pappano et signée Àlex Ollé (dans une mise en scène d’inspiration manifestement très catholiques, en lieu et place de la Gaule transalpine occupée par les Romains du livret original).
Et la prise de rôle de la soprano bulgare est loin d’être anecdotique tant le rôle de Norma est emblématique : considéré comme le « rôle des rôles », il représente l’apothéose du bel canto romantique et est particulièrement redouté du fait de l’exigence vocale qu’il impose à celles qui osent s’essayer à ce « meurtrier des voix » et qui « doit être chanté et joué avec fanatisme ». Il est surtout symptomatique de l’œuvre de Vincenzo Bellini, compositeur génial et précoce, qui laissait dix opéras et sans doute quelques-unes des plus belles mélodies du répertoire avant de disparaitre à l’âge de 34 ans dans des conditions nébuleuses. Avant d’entendre la première Norma de Sonya Yoncheva à Londres, nous revenons sur la vie de Bellini – aussi romanesque que son œuvre.

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Pour le poète Heinrich Heine Vincenzo Bellini était comparable à « un soupir en escarpins » tandis que Verdi admirait en lui ses « mélodies longues, longues, longues » et sa suprématie dans « la vérité et la puissance de déclamation ». C’est à Bellini que l’on pense d’emblée quand on accole l’adjectif romantique au bel canto, sans doute parce que, au-delà de ses opéras, sa destinée elle-même semble avoir été dictée par l’imagination d’un romancier. On pourrait croiser dans la Comédie Humaine de Balzac sa silhouette élégante de jeune homme pressé de connaître la gloire. Né à Catane, dans le royaume de Sicile, au commencement d’un siècle nouveau, Bellini traverse l’histoire de l’opéra comme un météore. Une mort prématurée entourée de mystères le rapproche de Mozart. Dix opéras auront suffi à ce génial et précoce compositeur pour affermir un style reconnaissable entre tous comme en témoigne l’air célébrissime de Norma, « Casta diva ».

D’une exceptionnelle invention mélodique va naître une série d’héroïnes déchirées entre les tourments de la passion et les fulgurances de la folie. Loin de la raison chère aux Classiques, Bellini saura aussi restituer toute la poésie de ténébreux châteaux perdus dans les brumeuses landes écossaises. Alors que ses ouvrages comptent encore aujourd’hui parmi les plus appréciés du public, le musicien demeure largement méconnu. Sa trop brève existence tend à se confondre avec celle de ses œuvres auxquelles il a consacré toute son énergie et sa sensibilité.  

De la Sicile à la Scala

On peut considérer la vie de Vincenzo Bellini comme un bel exemple d’ascension sociale aussi brillante que rapide. La gloire de celui qu’on a parfois appelé « le cygne de Catane » est telle qu’en 1985, pour marquer le cent cinquantième anniversaire de sa mort, on a choisi son portrait comme illustration du billet italien de cinq mille lires.

Vincenzo Bellini est né dans la nuit du 2 au 3 novembre 1801 à Catane, vieille cité du royaume des Deux-Siciles.  Les Bellini sont des gens modestes qui mènent une existence paisible placée sous le signe de la musique. On a conservé au musée Bellini de Catane un manuscrit de douze pages dans lequel un mystérieux auteur a consigné plusieurs anecdotes destinées aux futurs biographes du grand musicien. L’enfant prodige de la ville y apparaît comme un jeune héros paré de toutes les qualités humaines et musicales qu’on peut imaginer. Ce document offre peu de crédibilité en raison même de ses excès et on n’en retiendra que la manifestation précoce d’une extrême sensibilité dont on retrouvera l’expression dans tous les opéras de Bellini.

Aîné d’une fratrie de sept enfants, le jeune Vincenzo reçoit ses premières leçons de piano de son père et ses premiers rudiments de composition de son grand-père. L’enfant manifeste très tôt des dons exceptionnels qui justifient son départ pour le Conservatoire de Naples où il devient l’élève de Niccolo Zingarelli (1752-1837), un compositeur que Napoléon admirait particulièrement. Zingarelli enseigne à Bellini l’art de la mélodie tout en veillant à le préserver de l’influence de celui qui occupe alors le devant de la scène lyrique, Giacomo Rossini (1792-1868) dont les « opera seria » triomphent soir après soir au prestigieux San Carlo. Bellini nourrit une admiration certaine pour Rossini tout en cherchant dès ses premières compositions à se démarquer de certains excès d’ornements et de virtuosité caractéristiques du style rossinien. L’expression dramatique et la peinture des émotions seront au cœur de ses préoccupations.

C’est en 1825, au Conservatoire de Naples, que Bellini donne son premier opéra, Adelson e Salvini, avec une distribution uniquement composée d’étudiants. Cet ouvrage couronne triomphalement la fin de ses études et lui vaut d’obtenir avec l’appui de son maître Zingarelli une commande officielle du Théâtre San Carlo : Bianca e Gernando (1826) va lancer la carrière du jeune compositeur. Le livret est dû à Domenico Gilardoni (1798-1831), un librettiste napolitain très en vogue qui deviendra un auteur de prédilection pour Gaetano Donizetti (1797-1848). Un critique vante certains passages de Bianca e Gernando comme « les meilleurs entendus récemment au San Carlo ». Donizetti lui-même s’enthousiasme pour ce nouveau jeune concurrent. Le succès sera tel que deux ans plus tard, Bellini reprendra son ouvrage pour honorer la commande du nouveau théâtre Carlo Felice de Gênes. Bianca e Gernando deviendra Bianca e Fernando avec un livret réécrit par Felice Romani (1788-1865) et une partition révisée pour l’occasion. Ce recours à une partition déjà existante souligne un trait constant chez Bellini. Contrairement à ses confrères, Rossini ou Donizetti, Bellini ne compose pas au fil de la plume et à la commande. Quand la direction du théâtre de Gênes lui demande un opéra pour son ouverture officielle, elle ne lui accorde que trois mois pour y répondre. C’est beaucoup trop court pour lui ! Par la suite, Bellini exigera d’être payé plus que quiconque pour pouvoir se consacrer entièrement à son travail de composition selon son inspiration sans être obligé de suivre le rythme infernal qu’imposent les commandes des différents théâtres italiens. Contrairement à un Verdi, Bellini n’entrera jamais dans la logique épuisante des « années de galère ».

Le succès de Bianca e Gernando a attiré l’attention d’un personnage-clef du monde lyrique de la Péninsule, le célèbre et truculent impresario Domenico Barbaja (1777-1841), un ancien garçon de café qui a fait fortune pendant les guerres napoléoniennes. Barbaja ouvre les portes de la Scala à Bellini en lui commandant un nouvel ouvrage, Il Pirata (1827), qui va lui assurer une notoriété internationale. Quinze représentations triomphales à la Scala marquent le début de l’immense succès de cet ouvrage qui sera repris l’année suivant sa création à Vienne, Dresde, Londres Paris et New-York. Une nouvelle étoile venait de paraître dans le ciel de l’art lyrique italien. Bellini est acclamé, encensé, salué par ses pairs. Il ne lui reste plus que huit années à vivre pendant lesquelles sa vie se confondra avec celle de ses œuvres qui accaparent toute sa personne. Ses attachements familiaux ou amoureux compteront peu face aux exigences de son travail. Ambitieux, égoïste par principe, il est peu doué pour l’amour. La recherche impossible d’une passion éternelle semble le dispenser définitivement de s’engager.

Le 29 octobre 1827, deux jours après la première de Il Pirata, il évoque dans une lettre à son oncle les réactions du public : « j’ai obtenu tant et tant d’applaudissements, que la commotion de plaisir que j’en ressentis se traduisit par un sanglot convulsif que je ne pus arrêter qu’au bout de cinq minutes (…) Les spectateurs, criant comme des fous, ont fait un tel fracas que je croyais être en enfer (…) Quand le rideau tomba, tu ne peux te figurer les applaudissements qui m’appelaient sur scène. »

Bellini partage avec un autre homme le succès de Il Pirata. Mercadante (1795-1870) a présenté au jeune Sicilien fraîchement débarqué de Naples, un librettiste chevronné, Felice Romani, qui signera tous les futurs ouvrages de Bellini, à l’exception de son dernier, I Puritani (1835). Romani qu’on surnomme « le Dante de son temps » va devenir l’auteur essentiel du mélodrame romantique italien. Angelo Brofferio (1802-1866) qui partagea sa vie entre la littérature et la politique, rendit un hommage des plus éclairants à l’art de Felice Romani qui s’accordait si bien à celui de Bellini : « La plus grande puissance du génie de Romani se révélait dans la représentation qu’il faisait des délires, des extases, des fureurs, des voluptés, des désespoirs de l’amour, comme Byron, comme Foscolo, comme Lamartine, comme Victor Hugo (…) Tant que l’amour palpitera dans les poitrines humaines, les vers de Romani vivront et résonneront sur les lèvres plaintives comme étant l’expression la plus ardente, la plus passionnée des tempêtes secrètes de l’âme. »   

Une carrière fulgurante


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Dès lors commence pour Bellini une carrière fulgurante dont Norma constituera le point culminant. En 1829, La Straniera remporte un succès encore plus éclatant que Il Pirata. Malheureusement il faut attendre I Capuleti e i Montecchi (1830) inspirés de Shakespeare pour effacer l’échec de Zaïra (1829) dont la tragédie de Voltaire avait fourni le sujet. Pour reconquérir le public, Bellini  a accepté de composer un nouvel ouvrage pour la Fenice en un mois et demi. Il reprend une partie importante de la partition de Zaïra pour l’adapter au livret que lui fournit Romani – qui reprend lui-même son Giuletta et Romeo écrit pour Nicola Vaccai (1790-1848). L’urgence dans laquelle travaillent le musicien et son librettiste explique qu’il y ait bien peu d’éléments originaux dans I Capuleti e i Montecchi. L’irrésistible « Oh quante volte » de Giuletta à l’acte 1 est un réemploi du premier opéra de Bellini, Adelson e Salvini (1825). Autre pratique courante à cette époque, quand Maria Malibran reprend le rôle de Giuletta en 1832, elle substitue d’elle-même à la scène finale conçue par Bellini une version composée par Nicola Vaccai qui lui semble moins audacieuse et plus conforme au goût de l’époque !

1831 voit la création des deux chefs-d’œuvre qui marquent l’apogée de l’art de Bellini, La Sonnambula et Norma. La Sonnambula exploite le thème du somnambulisme qui fascinait l’époque romantique, avide de phénomènes mystérieux proches du surnaturel. Bellini explore toutes les solutions musicales susceptibles de traduire les états d’âme complexes de son héroïne, victime d’un mal inconnu. L’ouvrage est écrit sur mesure pour la célèbre Giuditta Pasta (1797-1865) qui sera aussi la créatrice de Norma en 1831, puis de Beatrice di Tenda en 1833. Au XXème siècle, c’est Maria Callas qui fera génialement revivre ce répertoire belcantiste si exigeant. La Sonnambula est un triomphe. Le lendemain de la première Bellini écrit que ses interprètes, le ténor Giovanni Battista Rubini (1794-1854) et la Pasta, sont « deux anges qui avaient tenu le public sous le charme et l’avaient conduit jusqu’au bord de la folie ». Rubini sera également l’un des créateurs du dernier opéra de Bellini, I Puritani (1835). Les plus grands chanteurs auront donc largement contribué à l’immense gloire de Bellini. Mikhaïl Glinka (1804-1857) rapporte dans ses Mémoires que tous pleuraient d’émotion, aussi bien les chanteurs que le public. Preuve que la passion qui régnait sur scène gagnait sans peine les auditeurs assis dans la salle.

L’art de la mélodie

Le public s’imprègne de ces mélodies aériennes qui semblent s’étirer vers un infini céleste : Bellini transporte l’auditeur dans un univers de passions et de rêves grâce à une écriture mélodique qui apparaît comme la quintessence de ce qu’on entend par bel canto romantique. La mélodie d’essence élégiaque et onirique s’applique à des personnages marqués par une indécision que ce soit le somnambulisme, la folie ou un amour contrarié. C’est le cas d’Elvira dans I Puritani, de Giulietta dans I Capuleti e i Montecchi ou d’Amina dans La Sonnambula.

Les voix semblent alors habitées d’une pulsation qui est la respiration même d’un autre monde peuplé d’héroïnes flottant entre rêve et réalité. Il leur faut un chant qui touche aux profondeurs de l’âme, un chant qui s’accorde aux mystères de la Nature comme à la violence des passions. Norma en est l’exemple le plus célèbre : le  « rôle des rôles » s’impose comme l’expression la plus achevée de la majesté et de la souffrance culminant jusqu’au martyre. « Perfection de la tragédie », selon Schopenhauer, Norma apparaît à la fois comme l’archétype du personnage tragique et comme l’apothéose du bel canto romantique. A la grandeur tragique soutenue par une noblesse d’expression rappelant Gluck ou le Mozart d’Idoménée se mêlent les prouesses belcantistes d’une héroïne romantique partagée entre les exigences de l’amour divin, les tourments de l’amour humain et les déchirements de l’amour maternel. Norma incarne la sensibilité de toute une époque qui s’éloigne du siècle de la Raison et des Lumières pour s’abandonner aux élans de la passion. « ‘Norma’ doit être chanté et joué avec fanatisme », disait une de ses plus grandes interprètes, Lilli Lehman. C’est parce que le rôle-titre constitue un véritable mythe au sein d’un univers lyrique qui en compte pourtant plus d’un, que les plus grandes ont voulu l’interpréter au risque de se perdre au contact de ce « meurtrier des voix ».

On connaît l’amitié qui unissait Bellini à Chopin. Cette amitié s’accompagne d’une parenté musicale  articulée sur un élément fondamental à l’un et à l’autre : la mélodie. Chez les deux compositeurs la ligne mélodique est imprégnée de cette mélancolie qu’on assimile au romantisme. On retrouve dans les Nocturnes de Chopin une part de la séduction qui rend incomparables les mélodies de Bellini.

Les mystères de Paris

Les circonstances de la mort de Bellini demeurent assez mystérieuses et romanesques. Dès 1828, le compositeur a manifesté son désir de conquérir le public parisien comme son prestigieux aîné, Rossini. C’est en août 1833 que Bellini arrive à Paris après un séjour londonien. Il fréquente les salons parisiens où il croise l’élite musicale et intellectuelle. Il se lie avec Rossini et surtout, avec Chopin qui avait déclaré en 1831 : «  Je suis content de ce que j’ai trouvé dans cette ville ; les premiers musiciens et le premier Opéra au monde. »  


Giulia Grisi

En janvier 1834, le Théâtre-Italien commande à Bellini I Puritani qui sera créé le 24 janvier 1835. L’ouvrage triomphe, servi par des interprètes exceptionnels que l’histoire désignera sous le nom de « Quatuor des Puritains ». On y retrouve le fameux Rubini (1794-1854) et la célèbre soprano Giulia Grisi (1811-1869) aux côtés de Luigi Lablache (1794-1858) et Antonio Tamburini (1800-1876). Huit mois après cette mémorable première, Bellini meurt subitement, le 23 septembre, à Puteaux, dans la villa d’un mystérieux ami anglais, Solomon Levy. Le compositeur allait avoir trente-quatre ans. L’autopsie attribuera son brutal décès à une dysenterie amibienne. Mais les rumeurs se propagent et donnent lieu aux hypothèses les plus folles. Levy avait placé l’argent de Bellini sur des valeurs qui s’étaient effondrées. S’agit-il d’un empoisonnement ? De la vengeance d’un mari jaloux ? Le compositeur était-il « séquestré » à Puteaux par son prétendu bienfaiteur qui lui avait offert son hospitalité loin de l’agitation parisienne ? Quoi qu’il en soit, l’enterrement du musicien aux Invalides eut un immense retentissement. Un long cortège l’accompagna au Père-Lachaise. Plus tard, sa dépouille devait être transférée à Catane, sa ville natale.

Un an plus tard, en 1836, dans ses Stances à Maria Malibran qui venait de mourir elle aussi, Alfred de Musset rend hommage au compositeur trop tôt disparu et déjà devenu une légende :

« Ah ! combien, depuis peu, sont partis, pleins de vie !
Sous les cyprès anciens, que de saules nouveaux !(…)
Bellini tombe et meurt ! (…)
Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux. »

Catherine Duault

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