Catharsis catastrophe pour Parsifal à l’Opéra national du Rhin

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Depuis le début des années 2000, les internets se délectent des défis les plus dangereux (le jeu du foulard, le train surfing) ou les plus potaches (l’ice bucket challenge), affligeants dans la plupart des cas, en choisissant de les relater avec un titre accrocheur qui générera de nombreux clics. En se rendant à l’Opéra national du Rhin en cette fin janvier, on ne s’attendait pas à un Parsifal challenge pour cette coproduction avec la Tokyo Nikikai Opera Foundation.

L’ultime opéra de Wagner touche au sacré, se nourrit de symboles bouddhiques et de chansons de geste, de la pensée philosophique de Schopenhauer ou d’un fil rouge chrétien émanant des Évangiles. Ce panier garni marque aussi la synthèse des thématiques récurrentes et des procédés d’écriture du compositeur librettiste. Cependant, le metteur en scène Amon Miyamoto, dont on avait pourtant beaucoup aimé il y a deux ans la proposition artistique sur Le Pavillon d’or, se sent pris d’une wagnerite aiguë dans sa volonté d’accumulation, et donc d’un challenge dont on se serait bien passé. Manger à tous les rateliers en s’enfermant dans un concept qui ne procure aucune souplesse pour raconter une histoire, révèle ses faiblesses dès les dix premières minutes.


(c) Klara Beck


(c) Klara Beck

Dans un musée se tient l’exposition L’Humanité, où se promènent un jeune double de Parsifal et sa mère, gardienne de salle (qui redoublent d’allées et venues inutilement répétées pendant la représentation). Des tableaux abstraits trônent aux côtés de quatre statues montrant l’évolution du singe à l’homme. Si le point de départ donne l’illusion d’une habile relecture d’un mythe fondateur en théorisation universelle (la quête du Graal et le martyre messianique, mêlés à l’exploration de l’art total de Wagner), la suite s’égare gravement. À l’apparition de Gurnemanz, des tableaux religieux de l’histoire de l’art descendent des cintres : l’époque a-t-elle changé, les reliques se sont-elles animées ou est-ce l’imagination du jeune Parsifal (qui menaçait sa mère avec la tête de cygne d’une babiole qu’il a fait tomber de la cheminée) ? Le mystère a beau rester entier, la ringardise et la laideur ahurissante des costumes, lumières et vidéos (une planète Terre en images de synthèse, des villes bombardées, des forêts asséchées…) sont un autre couperet. La cérémonie du Graal, sous le Saint Suaire, avec un Titurel mutant, remue le couteau dans la plaie du spectateur, celle d’Amfortas étant bien étendue après qu’il s’est fait charcuter dans un atelier de restauration de christs en croix. Titurel, à l’acte III, agonisera dans un état entre la momie et le porcelet grillé. À l’assaut du château de Klingsor, vu à travers des caméras de sécurité, Parsifal se couvre de ridicule dans des combats de série Z contre des sbires en manteaux de Matrix. Les Filles-Fleurs vivent évidemment dans un harem rose décoré d’orchidées roses : on a vu plus subtil ! Le pompon est détenu par le singe, échappé de son socle (dans les fameuses sculptures de l’évolution) et qui va montrer le chemin à Parsifal. Le traitement de Kundry pourrait enfin faire se gausser si les intentions affichées d’en faire une incarnation d’Eva Kleinitz, l’ancienne directrice de la maison, tragiquement disparue en mai dernier, ne s’avéraient pas aussi insultantes.

L’inepte fatras scénique est relativement rattrapé par le Chœur de l’OnR, satisfaisant, et les chanteurs, à commencer par Ante Jerkunica, Gurnemanz vaillamment projeté en émission violoncellistique et en prosodie liquoreuse, fort d’une diction cinq étoiles. Le ténor Thomas Blondelle, qu’on avait découvert place Broglie dans Le Vaisseau fantôme en 2014, n’a rien perdu de sa superbe en Parsifal : l’ossature vocale est puissante, nappée d’un vibrato charnel et gorgée d’un souffle de géant. L’intensité constante lui fait parfois perdre en nuances, comme la Kundry exclamative de Christianne Stotijn, au demeurant précise dans le façonnage musical. Simon Bailey compose un Klingsor réactif et crépitant telle une huile sur le feu. Amfortas et Titurel ne bénéficient pas des mêmes honneurs : Markus Marquardt s’obstine à s’épuiser la voix pour n’en tirer que des notes peu durables et surtout souvent fausses, et Konstantin Gorny peine à trouver l’attitude royale et suppliante du personnage. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg se place également au rayonnage des déceptions : les impardonnables indélicatesses individuelles de justesse (particulièrement chez les bois et les basses) et les départs non-simultanés pèsent sur l’ensemble des pupitres. Le chef Marko Letonja oublie de faire décoller la partition de la platitude du sol. Bien qu’il s’échappe du creux de la vague dans le prélude de l’acte III, l’assaisonnement est convenu et en décalage avec la puissance du mythe de Parsifal, là où des tuilages bien plus développés auraient pu signer une lecture moins neutre… et moins muséale.

On ne voit guère de pilote dans l'avion, mais la musique de Wagner reste la boîte noire inaliénable de l'appareil, jusqu'en scénario de crise.

Thibault Vicq
(Strasbourg, 26 janvier 2020)

Parsifal, de Richard Wagner, à l’Opéra national du Rhin : jusqu’au 7 février à Strasbourg, et les 21 et 23 février à Mulhouse

Crédit photo (c) Klara Beck

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