Asmik Grigorian, Rusalka de pointe au Teatro Real

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Rien n’arrête le Teatro Real ! En juillet dernier, il créait l’événement dans un monde lyrique en agueusie d’opéra live, avec une version semi-scénique de La Traviata mâtinée de gestes barrières. En septembre, il reprenait comme prévu, et avec public, une production d’Un bal masqué importée de la Fenice vénitienne. Et maintenant, c’est une nouvelle production de Rusalka (avec Dresde, Bologne, Barcelone et Valence), garantie avec baisers sur la bouche, qui termine sa série de représentations. Il faut dire que la distribution, le Chœur et l’Orchestre sont testés tous les trois jours, et que le personnel technique est soumis à un questionnaire de santé quotidien, sans compter qu’hors scène, le masque reste obligatoire pour tout le monde. Le Théâtre a très tôt constitué un comité médical de spécialistes issus de cinq hôpitaux madrilènes pour garantir l’accueil du public, et s’est ainsi érigé en « cas d’école ». Le monde a les yeux rivés sur le Real, une captation s’imposait : avant la sortie d’un DVD, Mezzo s’est chargée du tournage d’un direct – auquel nous avons assisté – pour ses chaînes et medici.tv, plateforme qui le propose par ailleurs en replay pendant trois mois.


Rusalka, Teatro Real 2020

Dans le titre de Dvořák, qui attendait son retour dans la capitale espagnole depuis près de cent ans, le metteur en scène Christof Loy signe un premier acte très bien ficelé, dans une métaphore du spectacle vivant. Rusalka n’est plus une sirène, mais une danseuse blessée à la jambe et qui ne peut exercer son art. Elle se déplace en béquilles – dans un mouvement proche de la nage – et voit ses sœurs s’amuser en tutu. Elle s’ennuie dans son lit, dans ce hall de théâtre abandonné où la roche a poussé comme du chiendent. La sorcière Ježibaba – la responsable de la billetterie – lui offre son ticket pour le rêve de la scène, mais une fois passés les petits mouvements de pointes qu’elle accorde au Prince, charmé, Christof Loy l’abandonne au bord de la route. Si les jolis décors de Johannes Leiacker et les chorégraphies pimentées de Klevis Elmazaj assurent une tolérance au II, le soufflé retombe sévèrement avec un dernier acte trivial et difficile à défendre. Une désolidarisation des personnages s’opère malheureusement au moment où le récit a le plus besoin de leur caractérisation. La tendresse des débuts – la féerie sans kitsch – prend le ton de l’indifférence.

Et pourtant, le miracle s’appelle Asmik Grigorian. Salomé ébouriffante à Salzbourg, elle prend ici le versant du non-spectaculaire, qui lui est tout aussi fructueux. C’est une passe-muraille de musique à travers les briques orchestrales, aux débuts d‘attaques et fins de tenues à peine perceptibles : tout naît et s’apaise au sein de la nappe instrumentale, pour culminer dans des aigus iodés poursuivant leur sillage en embruns luxuriants. Cette Rusalka posée a soif de vivre et comprime son désir dans une ligne vocale dont ne subsistent que la pulpe et le battement organique édifiants. Il y a aussi ces légatos en arabesques ou ces microscopiques retards intentionnels qui contribuent à cette signature Grigorian sur un rôle auquel elle se dévoue sans compromis. Karita Mattila surpasse son interprétation de la Princesse étrangère à l’Opéra Bastille en 2019 : elle marque son territoire avec une poigne d’enfer dans ce personnage de vautour paradeur et cruel. Le ténor Eric Cutler se retrouve en béquilles, non pas pour des questions scéniques mais parce qu’il s’est brisé le tendon d’Achille pendant les répétitions. Son Prince est un baratineur maladroit et volontairement falot, très habilement tressé. Le Vodnik réfléchi et élégant de Maxim Kuzmin-Karavaev est plus proche du papa poule que du père tyrannique, alors que Katarina Dalayman transforme la bienveillance initiale de Ježibaba en sarcasme savoureux. Notons aussi les inflexions caramélisées et pétillantes des trois nymphes Julietta Aleksanyan, Rachel Kelly et Alyona Abramova. Le directeur musical du Teatro Real Ivor Bolton partage avec l’Orchestre Titulaire une signalétique pochée de tsunamis irisés et de marées adhésives. Il représente un ballet très adéquat de timbres entre la pâte aérée de cordes et les nuages moelleux de vents, jusqu’à la pointe du monde des abysses, cet endroit qui ne localise plus la provenance des sons, mais en altère la perception.

Thibault Vicq
(medici.tv, 25 novembre 2020)

Rusalka, d’Antonín Dvořák, au Teatro Real (Madrid) jusqu’au 27 novembre 2020, et disponible sur medici.tv jusqu’au 25 février 2021

NB : une autre distribution réunissait Olesya Golovneva, David Butt Philip, Rebecca von Lipinski, Andreas Bauer Kanabas et Okka von der Damerau

Crédit photo © Monika Rittershaus

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