Asmik Grigorian, Salomé volcanique au Festival de Salzbourg

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Fort de son retentissant succès lors du dernier Festival d’été de Salzbourg, la Salomé imaginée par Romeo Castellucci est reprise avec la même équipe artistique qui avait assuré son triomphe l’an passé, même si celui-ci repose principalement sur les épaules de l’héroïne incarnée ici par l’incandescente Asmik Grigorian. Face à un orchestre ne la ménageant guère, la soprano lituanienne ne faiblit jamais, capable d’alterner douceur et sauvagerie dans l’expression (avec un registre grave qui demande encore à s’épanouir cependant). Toujours en mouvement, l’actrice occupe l’espace avec détermination, affichant son désir non pas comme une impudeur, mais  comme une évidence, fatale, destructrice, qui broie tout autour d’elle. Cette torche humaine fait immanquablement penser à sa compatriote Ausrine Stundyte, avec laquelle elle partage la même silhouette fine, alliée à une voix insolente et superbement projetée. Le reste de la distribution ne démérite pas, même s’il est incontestablement difficile d’exister à ses côtés. La basse hongroise Gabor Bretz - plébiscité dans ces colonnes pour son Roi Heinrich (Lohengrin) à Bruxelles l’an passé - incarne un Jochanaan nerveux, à la souffrance perceptible. La voix, aux graves sonores, parfois blanche, saisit d’emblée, et elle sait trouver l’accent de la piété autant que de la rugosité, face à celle qui voudrait le perdre pour le sauver. Dans le rôle d’Hérodes, l’excellent John Daszak paraît plus tourmenté que cauteleux, tandis que la mezzo italienne Anna Maria Chiuri campe une magnétique Hérodias. Julian Prégardien fait valoir une voix solaire en Narraboth, tandis qu’Avery Amereau possède les graves du Page.

La salle du Manège des Rochers (Felsenreitchule) est un cadre idéal pour l’univers esthétique du trublion italien, et il en tire le maximum d’effet, même s’il a fait murer les fameuses arcades, rendant le lieu plus oppressant encore. D’une incroyable simplicité, la scénographie (qu’il signe lui-même, de même que les costumes et les lumières, en démiurge qu’il est…) ne se compose guère que de trois cercles tracés au sol, dont celui de droite correspond au puits de Jochanaan. Une scène étonnante s’y produira, l’apparition d’un cheval noir, placé à mi-hauteur, tournant en rond, avant que des serviteurs ne ramènent la tête de l’équidé à Salomé en fin de soirée. Elle la placera sur le corps décapité du prophète, installé nu sur une chaise, avant de la remplacer par sa couronne de princesse (photo). Pas de tête de Jean-Baptiste donc, de même que nous n’assisterons pas à la fameuse Danse des sept voiles, cette dernière scène se résumant à la vision du corps recroquevillé et attaché de Salomé sur un bloc de granit portant l’inscription « Te saxa loquuntur » (« Ces pierres feront parler de toi »), la même épigraphe qui domine la Sigmundtor, qui sert d’entrée monumentale au tunnel qui traverse la colline surplombant le vieux Salzbourg. Comme à son habitude, Castellucci transgresse ici les conventions et intègre, dans son spectacle, une foultitude d’images et de symboles, souvent hermétiques, mais ouvrant à d'infinies perspectives de libre-interprétation…

Le dernier bonheur de la soirée provient de la fosse, où l’extraordinaire Orchestre Philharmonique de Vienne réussit - sous la baguette experte de Franz Welser-Möst - à créer l’atmosphère oppressante collant à l’esprit du spectacle. L’ampleur des phrasés, la clarté des textures et la savante gradation des effets dynamiques répondent au souhait de Richard Strauss d’entendre dans Salomé une grâce toute mendelssohnienne.

Emmanuel Andrieu

Salomé de Richard Strauss au Festival d’été de Salzbourg, le 28 août 2019

Crédit photographique © Ruth Waltz

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